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Grigory Sokolov, du torrent au fleuve

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Saanen. Eglise de Saanen. 22-VIII-2011. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto italien BWV 971, Ouverture à la française en Si mineur BWV 831. Robert Schumann (1810-1856) : Humoresque op. 20, Vier Klavierstücke op. 32. Grigory Sokolov, piano.

Pratiquement un an de calendrier après le choc qu’avait provoqué le récital montreusien de Grigory Sokolov, le géant russe du piano se retrouvait dans l’intimité de la magnifique chapelle du XVe siècle de Saanen. Un lieu intimiste se prêtant particulièrement à la musique de Bach encore que, lorsque joue, l’environnement semble n’avoir  aucune prise sur lui. Totalement immergé dans son monde, il projette sa musique comme un torrent dévalant la montagne, un torrent d’éclaboussures d’eau, de fontaines jaillissantes, de bonds et de rebonds, charriant une déferlantes de pierres, pour se calmer quelques instants puis rebondir soudain. Un torrent qui bientôt se transforme en un fleuve. Un fleuve dense, chargé d’émotions. Parce que l’émotion est toujours au rendez-vous quand joue Bach.

Quelle autorité dans les trois séquences du Concerto italien BWV 971 ! Entamant l’Allegro de cette œuvre avec détermination, il fait éclater sa puissance pianistique sans que jamais la musicalité, la mélodie ne le quitte. Etonnant par sa manière si personnelle de structurer ses interprétations, Sokolov offre sa construction de l’œuvre de Bach sous la lumière d’une clarté évidente. Deux mesures de son exposition du thème suffisent à noyer son auditoire dans un univers de sentiments indicibles. Avec l’infinitésimal retard d’une seule note, c’est l’œuvre qui dévoile soudain des couleurs mordorées. Son discours musical n’a plus rien d’un langage personnel. Il devient celui de chacun. Il n’y a plus d’interprétation, seulement l’évidence que cette musique doit être jouée ainsi. Et pas autrement. L’andante plonge l’auditeur dans l’intime. Une sensation de sérénité extrême se dégage des accords à peine appuyés comme les pas d’un passant dont l’esprit vagabonderait.

Parce qu’un seul appui plus marqué sur un accord, parce qu’une seule intonation sur la fin d’un trait, parce que les contrastes entre forte et pianissimo sont si merveilleuses, Sokolov s’érige en l’artiste total. Bien différent du récitant, aussi complet soit-il. Avec ce Concerto italien, joué dans toutes les salles du monde par tant de pianistes, tout en respectant l’écriture du compositeur, Sokolov nous fait sentir la vérité de cette musique.

Elle est un tout qu’il ne découpe pas. Emporté par la musique de Bach, le pianiste enchaîne immédiatement, quasiment sans interruption, avec les onze mouvements de l’Ouverture à la française BWV 831 comme si elle faisait partie du Concerto Italien. Il faut quelques minutes pour se rendre compte qu’on est dans une autre nature musicale. Plus ardue, plus complexe, l’œuvre de Bach contraint le soliste à découper ses structures musicales comme autant de pièces brèves propres à construire l’ensemble. Le confinement de l’endroit, l’acoustique extrêmement favorable, permet à de moduler son discours musical avec des nuances extrêmes. On se souviendra de son toucher exceptionnel quand, dans le dernier mouvement de cette Ouverture, comme venant d’une vallée lointaine, le piano de Sokolov se fait évanescent pour ciseler un écho de la phrase musicale précédente dans des pianissimi d’une beauté exceptionnelle.

C’est avec cette même légèreté de toucher que Grigory Sokolov invite à l’écoute de l’Humoresque op. 20 puis des Vier Klavierstücke op. 32 de . Pourtant, Bach habite encore le lieu. On peine à évacuer les émotions que le pianiste a déposé pour entrer dans le monde de Schumann. Le contraste est si grand. S’il faut reconnaître que le pianiste reste maître de son clavier et qu’il délivre un message musical de grande qualité, la densité de l’interprétation ne rejoint pas les sommets atteints lors de ses interprétations de Bach.

Crédit photographique : Grigory Sokolov ©DR

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Saanen. Eglise de Saanen. 22-VIII-2011. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto italien BWV 971, Ouverture à la française en Si mineur BWV 831. Robert Schumann (1810-1856) : Humoresque op. 20, Vier Klavierstücke op. 32. Grigory Sokolov, piano.

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