Éditos

La saison de tous les dangers

 

La nouvelle saison qui s’amorce sera, plus que jamais, une charnière pour les institutions musicales, pour le disque classique mais aussi pour la culture savante.

Du côté des institutions, si l’opéra et la danse affichent une relative bonne santé, il n’en va pas de même des orchestres symphoniques. Réduction drastique des subventions (quand ce n’est pas un laminage complet comme aux Pays-Bas), effondrement des sources de financement, faillites à l’image de la dissolution de plusieurs orchestres étasuniens. L’orchestre est au cœur de la tourmente : pourquoi ?

Les facteurs sont multiples : lourdeur des coûts, désaffection du public, perte d’un lien social avec les villes et leurs habitants, baisse de la place de la musique classique dans les médias généraux et dans l’éducation nationale, absence de renouvellement générationnel des spectateurs, crise du marché du disque, politiques de communication erratiques, programmations sans idées, ringardisation accélérée du concept de concert lui-même…La situation est en effet inquiétante et la violence de la crise qui touche les finances publiques ne met aucune institution à l’abri d’un scénario catastrophe à la hollandaise qui a vu le gouvernement se déchaîner à la tronçonneuse sur le budget du ministère de la culture. En dépit de la mobilisation des acteurs bataves et de (trop rares) soutiens extérieurs, le gouvernement n’a pas remis en question ses lugubres projets. À l’échelle de la France, la situation reste pleine d’interrogations. À l’exception de l’Orchestre de Paris et des Siècles qui font la course en tête, les autres phalanges semblent alterner entre un ronronnement façon diesel marin, sans projets ou sans véritable identité, et un déclin inextricable. Même le Capitole de Toulouse, longtemps présenté comme le miracle français du moment, se retrouve juste aux premières places de ce groupe, plus par abandon des concurrents que par l’audace de sa programmation (insipide) et de son identité (à redéfinir). De plus en plus de commentateurs se demandent vraiment si en dehors de quelques partitions russes, le pourtant brillant sait diriger autre chose ? Quant au reste des orchestres c’est pour l’instant le calme plat, même s’il faut certes attendre les fruits du renouvellement de l’Orchestre national de Lyon avec son nouveau directeur musical, l’Américain surbooké Leonard Slatkin, ou  des effets de la politique nantaise de l’ambitieux et brillant John Axelrod. Ailleurs, c’est l’encéphalogramme plat : de Nice à Rennes en passant par Bordeaux. Cette dernière formation semblant même au fond du gouffre par sa médiocrité…Il est dommage qu’il y a quelques années, alors que les budgets étaient assurés, les orchestres hexagonaux n’ont pas su prendre le virage du renouvellement et de la pédagogie (à l’exception des Siècles de François-Xavier Roth, de l’Orchestre national de Lille et du Philharmonique de Radio-France). Mais, aucun de ces programmes ne peut rivaliser avec le LSO Discovery du London Symphony Orchestra. Alors que les subventions se réduisent et que 80% des budgets de ces institutions sont dédiés au paiement des salaires et des factures, on voit mal comment en temps de crise, les orchestres pourront mener à bien ces colossaux chantiers ! Dans ce contexte, on ne peut être qu’admiratif de l’énergie déployée par Les Siècles, avec des budgets qui ne peuvent en rien être comparés à ceux des orchestres institutionnalisés.

Pourtant l’orchestre n’est pas mort, il reste un produit et un potentiel culturel unique. La réussite d’orchestres comme ceux de la ou de Toronto sont là pour témoigner qu’avec de l’audace et de l’intelligence, le soleil peut briller !

Du côté du disque, l’avenir est fort sombre. Les récents développements du streaming et du Cloud computing risquent de porter un coup fatal à une industrie déjà dans le coma. Certes, le classique est moins touché que la variété car les acheteurs sont souvent fort attachés à des produits finis haut de gamme. Mais par ses spécificités et ses coûts élevés pour des gains quasi-inexistants, le disque classique risque de se faire emporter par ce tsunami. D’autant que les progrès des débits rendent le streaming qualitativement exceptionnel pour un prix misérable. Cependant ce n’est pas avec des abonnements à juste une dizaine d’euros (maximum !) que les producteurs de disques vont pouvoir se payer (sans même parler des artistes qui renoncent déjà dans la plupart des cas à tout cachet). Le disque en tant que produit culturel est plus que jamais menacé dans ses fondements même. Quant au téléchargement en haute définition sans compressions, si le résultat technique est phénoménal, il risque de rester un marché de niche incapable de rentabiliser les couts exponentiels qu’il nécessite.

Quant à l’élection présidentielle en France, la culture risque d’en être désespérément absente, sacrifiée sur l’autel des réalités budgétaire et des « vrais problèmes » des Français.  Certes, Martine Aubry a été faire un tour à Avignon où elle a proposé de redistribuer de l’argent public. Mais qui peut croire que les lendemains vont chanter et que l’on va raser gratis ? La seule chose positive que l’on peut souhaiter ce serait une stabilisation des tutelles subsidiantes à travers la mise en point de contrats programmes tels qu’ils existent en Belgique. Les institutions culturelles contractent, pour une durée de cinq ans, avec les structures publiques. Il en découle une stabilité financière et l’obligation pour les opéras, orchestres ou festivals de remplir des objectifs fixés, en complète coordination, lors de la signature de ce document. La culture et ses financements sont ainsi, « dépolitisés » et ne sont plus soumis au bon vouloir de petits hobereaux locaux. Mais ces derniers seraient-ils prêts à renoncer à ce pouvoir exorbitant qu’est la fixation annuelle des budgets ?

Les enjeux sont donc importants pour cette saison, et  ceux qui parviendront à négocier cette succession de dangereux virages sans trop de casse seront certainement assurés de leur avenir.

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