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Une passion contemporaine pour Les Éléments

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Toulouse. Cathédrale Saint-Étienne. 26 IX 2011. Zad Moultaka (1967-) : Hachô dyôlat Alôhô, La Passion selon Marie oratorio syriaque contemporain. Maria Cristina Kiehr, soprano ; Concerto Soave : Freddy Eichelberger, orgue ; Sylvie Mocquet, Christine Plubeau, violes de gambe ; Matthias Spaeter, archiluth ; Emmanuel Mure, cornet muet ; Jean-Noël Gamel, Stefan Legée, sacqueboutes, claudio Bettinelli, percussions ; Jean-Marc Aymes, clavecin et direction ; chœur de chambre Les Éléments ; Sophie Toussaint, alto ; Frédédric Bétous, alto ; Marc Manodritta, ténor ; Olivier Coiffet, ténor. Direction Joël Suhubiette

Quelques jours après sa création au festival d’Ambronay, qui était commanditaire de l’œuvre au compositeur libanais , le chœur reprenait l’ouvrage à domicile dans le cadre du cycle Présence vocale, en coproduction avec Odyssud, le CCR d’Ambronay, , le Concerto Soave et Art Moderne. Préparé et attendu de longue date, l’événement était important et la foule des grands jours se pressait dans la nef raymondine comme pour un concert des Grands interprètes ou une soirée de Piano aux Jacobins. La réputation justifiée du chœur maison y est sans doute pour beaucoup et à force de pédagogie, la création contemporaine fait moins peur. C’est quelque part rassurant de la part du public toulousain que l’on dit volontiers conservateur. La curiosité avait également sa part car il est rare qu’un compositeur d’aujourd’hui écrive pour un ensemble d’instruments anciens. Or si parcourent le vaste territoire polyphonique du XVIe siècle à nos jours, le Concerto Soave de Jean-Marc Aymes utilise plus clavecin, sacqueboutes et autres cornets que les ondes Martenot ou les effets électro acoustiques.

Depuis plusieurs années qu’il collabore avec (cf. un beau disque d’œuvres vocales en 2008, Visions ;  L’Empreinte Digitale), l’ensemble toulousain est rompu à l’écriture du compositeur libanais et des liens d’amitié se sont tissés. Par son sujet qui traverse l’histoire de la musique, cette création touche à l’universel, d’autant plus que le texte établi par le compositeur en langue syriaque emprunte aux Évangiles canoniques et apocryphes, à Rainer Maria Rilke, à des Haïkus japonais comme à Louis Ferdinand Céline ou à une berceuse populaire italienne du XVIIe siècle. Cette langue toujours utilisée dans la liturgique chrétienne orientale et encore parlée dans quelques villages du Liban et de Syrie, est très proche de l’araméen que parlait le Christ.

Zad Moultaka approfondit le rapport à la langue chantée par la richesse des sonorités, des dynamiques et des couleurs qu’elle peut susciter, révélant ses timbres chatoyants et gutturaux  à la fois dans une tension avec les instruments baroques. Son objectif est de rapprocher les instruments arabes et baroques et l’écriture contemporaine, tout en préservant leur âme. Il cherche également « un espace d’émotion, de profondeur et d’une dimension spirituelle neuves s’enracinant dans une énergie ancienne, voire archaïque ».

Grâce à la clarté de l’écriture, empreinte d’humanité et à la finesse d’interprétation des Éléments menés par la direction millimétrée de , cette gageure impossible est plutôt réussie. Dès le premier chœur sur une longue note tenue par les basses à la
façon d’un bourdon médiéval traversant tous les pupitres « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », une tension s’impose, qui ne se relâchera qu’au point d’orgue.

Le chemin de douleur de Marie, qui revit a posteriori toute l’histoire depuis l’annonciation, s’exprime par la voix cristalline doucement implorante de Maria-Cristina Kiehr selon un rythme lent de longues notes tenues, éprouvantes pour le chœur. Malgré la souffrance palpable, le drame mis en perspective se déroule dans une sorte de résignation afin que l’Écriture s’accomplisse.

Dans une musique très tendue, on note de beaux échanges entre Marie, les solistes soprano et contre-ténor, puis entre le chœur des hommes et celui des femmes au moment du reniement de Pierre. L’ouvrage s’articule autour des sept paroles du Christ sur la croix entourée de méditations de Marie, Jean, Marie-Madeleine, avec les remords de Pierre et Judas. L’ouvrage atteint son paroxysme au moment de la crucifixion par un tutti explosif, moment douloureux d’une rare intensité dans cette œuvre lente, toute de souffrance retenue.

La voix douce de Maria-Cristina Kiehr rend la déploration mariale poignante et immatérielle jusqu’à la magnifique berceuse finale apaisée : « Dors donc mon fils / Maintenant que dort ma vie / Que chacun se taise avec recueillement / Que la terre et le ciel se taisent / Et moi, que ferai-je pendant ce temps / Je contemplerai mon trésor / Là, je resterai la tête penchée / Tant que mon enfant dort ».

Assurément, nous n’en avons pas fini avec cette histoire et il est heureux que des musiciens d’aujourd’hui aient encore quelque chose de profond à faire entendre à ce sujet. Avec , heureux d’avoir créé cet oratorio, nous ne pouvons que lui souhaiter une longue carrière.

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Toulouse. Cathédrale Saint-Étienne. 26 IX 2011. Zad Moultaka (1967-) : Hachô dyôlat Alôhô, La Passion selon Marie oratorio syriaque contemporain. Maria Cristina Kiehr, soprano ; Concerto Soave : Freddy Eichelberger, orgue ; Sylvie Mocquet, Christine Plubeau, violes de gambe ; Matthias Spaeter, archiluth ; Emmanuel Mure, cornet muet ; Jean-Noël Gamel, Stefan Legée, sacqueboutes, claudio Bettinelli, percussions ; Jean-Marc Aymes, clavecin et direction ; chœur de chambre Les Éléments ; Sophie Toussaint, alto ; Frédédric Bétous, alto ; Marc Manodritta, ténor ; Olivier Coiffet, ténor. Direction Joël Suhubiette

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