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Katia Kabanova dans l’écrin des Bouffes du Nord

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre des bouffes-du-nord. 24-I-2012. Leoš Janáček (1854-1928) : Kaťa Kabanova, opéra en trois actes, sur livret de Vincence Cervinka, version pour chant et piano réalisée par le compositeur. André Engel, mise en scène ; Dominique Muller, dramaturgie ; Nicky Rieti, décors ; Chantal De la Coste – Messelière, costumes ; André Diot, lumières. Avec : Kelly Hodson, Kaťa Kabanova ; Paul Gaugler, Boris ; Jose Canales, Tikon ; Elena Gabouri, Kabanicha ; Céline Laly, Varvara ; Jérôme Billy, Koudriach ; Douglas Henderson, Kouliguine ; Michel Hermon, Dikoj ; Mathilde Cardon, Glasa ; Irène Kudela (direction artistique), Nicolas Chesneau (piano)

Chaque année, à destination de jeunes créateurs et interprètes, la Fondation Royaumont réalise plusieurs ambitieux projets de perfectionnement professionnel autour de répertoires très déterminés ; à cette fin, elle sollicite le concours pédagogique d’ensembles, d’interprètes ou de créateurs majeurs de notre temps. En 2011, pour monter, puis diffuser en tournée, une réalisation scénique de Kaťa Kabanova de , dans sa version pour voix et piano, la Fondation Royaumont a fait appel à (sa récente production de La Petite renarde rusée à la Bastille a rappelé quelles gourmandes connivences il entretient avec Janáček) et (experte chef de chant et chef de chœur à l’Opéra national de Paris). La présente représentation est l’aboutissement de ce travail.

Pour une telle version où le piano se substitue aux voix, une salle où l’esprit d’un opéra de chambre peut se déployer est primordiale. Le Théâtre des Bouffes du Nord est cet écrin, par son acoustique idéale (les chanteurs privilégient une émission vocale précise qui soulève mots et sons) et par son esthétique du provisoire (l’ombre des metteurs en scène qui l’ont magnifiée, à commencer par Peter Brook et Klaus-Michaël Grüber, y virevolte encore). et son équipe ont réalisé une mise en scène impeccable de délicatesse et d’onirisme, à laquelle le dispositif scénographique de apporte un précieux concours : posée en biais (elle surgit au fond à jardin et se termine devant à cour), une estrade est desservie, en sa face avant, par un escalier, est bordée, en son côté gauche, par un muret, et porte en sa mi-profondeur, une excroissance architecturale (un toit et une porte). Par sa couleur brique, ce dispositif plurivoque est, tour-à-tour, le salon intérieur de la famille Kabanova, la terrasse qui coiffe le toit de la maison ou un espace urbain en à-pic au-dessus d’une rivière (celle où Kaťa Kabanova se noiera). Profondément émancipatrice, la direction d’acteurs porte chaque chanteur à ses sommets de liberté, de précision et de confiance. L’univers poétique de cet opéra saille comme jamais, entre La Mouette tchekhovienne et le fantastique de Dostoyevski.

Constituée de jeunes chanteurs déjà lancés dans le métier (on mettra à part les rôles, de Kabanicha et de Dikoj, qui ne peuvent échapper à des interprètes mûrs) mais heureux d’approfondir leurs compétences, la distribution vocale a été particulièrement pertinente. Avec sa silhouette émaciée et avec sa technique vocale saine qui s’enrichit de graves suffisamment sonnants et d’aigus faciles, réussit à faire que sa touchante Kaťa Kabanova lévite, en permanence, juste au-dessus du sol, avant sa chute finale dans l’eau. Campant un Boris sincère et insouciant, Paul Gaugler a excellemment compris combien l’émission vocale propre à la langue tchèque induit un raffiné et précis travail des registres vocaux. On signalera également Céline Laly dont la rafraîchissante foi en son métier et la maturité vocale réévaluent le personnage de Varvara. Manifestement, tous ces chanteurs ont eu bien de la chance de travailler avec : la langue musicale et poétique de Janáček coule avec un naturel confondant. Au-delà de sa fonction de pianiste-accompagnateur, est un fin musicien doublé d’une solide rythmicien : soutenir ainsi une équipe de chanteurs, dépourvus de chef d’orchestre comme de retour vidéo sur le claviériste, mérite des éloges choisis.

Cette production apporte, à ses spectateurs, un rassérénant souffle de bien-être. Elle rappelle que, dans ses fondements, l’opéra est un genre simple comme le jour. Lui suffisent un travail vocal précis et empathique entre tous les partenaires, une scénographie, des costumes et une création lumineuse tous ramenés à l’essentiel et à l’implicite, et un état d’esprit où fluidité et pudeur sont les maîtres-mots. Le geste vocal, dans toutes ses dimensions vocales et théâtrales, y acquiert une puissance magique et oraculaire. Aux antipodes des productions pesantes que les grandes institutions lyriques s’échinent à réaliser, lorsqu’elles sont fières d’exhiber toutes leurs puissantes forces vives …

Crédit photographique : © Richard Schroeder

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