Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Pollini en perspectives entre les époques

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Paris. Salle Pleyel. 14-II-2012. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°24 en fa dièse majeur op. 78 « À Thérèse » ; Sonate n° 25 en sol majeur op. 79 « Alla tedesca » ; Sonate n° 26 en mi bémol majeur op. 81a « Les Adieux » ; Sonate n° 27 en mi mineur op. 90. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Klavierstück X. Maurizio Pollini : piano

La première série « Pollini Perspectives », achevée en 2010, comportait pas moins de neufs concerts et mettait en perspective plusieurs compositeurs classiques avec leurs homologues modernes. La nouvelle série, bien plus concentrée puisque ne s’étalant que sur deux saisons et quatre concerts, mettra en regard les douze dernières sonates de Beethoven, données dans l’ordre de leur numérotation, avec, respectivement, Manzoni, Stockhausen, Lachenmann et Sciarrino. Le concert qui nous occupe ici était le deuxième de cette seconde série, qui s’achèvera sur les dernières notes de l’Opus 111 le 18 mars 2013.

Si on devait trouver un mot pour qualifier ce concert, ce serait sans doute crescendo tant il nous sembla que , dont on fête par la même occasion les 70 ans, nous sembla trouver progressivement ses marques entre une A Thérèse introductive hésitante et des Klavierstück conclusifs époustouflants. Car il faut l’avouer, on sentit le pianiste moins souverain que par le passé, et un peu pressé dans les allegro au point de réduire voire supprimer les respirations, sans que la pure virtuosité et l’équilibre des voix, points forts de toujours du milanais, n’en compensent totalement les effets. On s’en rendit compte dès le début de l’Opus 78 avec une introduction Adagio cantabile donnant un intéressant ton de suspens légèrement mystérieux suivie d’un Allegro ma non troppo déjà fort vigoureux et plus vraiment non troppo auquel le très court second mouvement indiqué cette fois Allegro vivace que Pollini attaqua comme il se doit plus vite que le mouvement précédent, succéda non sans une certaine sensation de flottement sinon de flou dans les doigtés, le faisant arriver à son terme sans qu’on ait la sensation d’en avoir réellement profité. Sans doute tout à sa concentration, Pollini attaqua la sonate suivante à peine assis avant même l’extinction des applaudissements, sans nous laisser, nous les auditeurs, le temps de notre propre concentration, et, sur sa lancée fila comme une flèche dans le Presto alla tedesca. Cette conception tout d’un bloc, concentrée, faisait la part belle à la densité de la musique de Beethoven, mais sa vélocité nous sembla moins favorable à nous en faire entendre les éléments de modernités contenues dans ces œuvres charnières entre les sonates plus classiques précédentes culminants dans l’Appassionata, et les formidables et éternellement modernes opus qui allait suivre. Du coup l’écoute nous sembla un peu frustrante d’autant que le sujet était justement la mise en perspective avec la modernité. Si Pollini ne changea pas fondamentalement d’optique pour les deux sonates suivantes, il s’y montra plus convaincant, les doigts, sans doutes bien échauffés, éliminèrent quasiment les petites imprécisions entendues avant, ce qui, allié à une écriture elle-même plus souple et variée à l’intérieur de chaque mouvement, produisit une meilleure impression, plus chantante et moins irrespirable, un peu plus près du cœur que des neurones, générant finalement de l’émotion musicale là où les deux premières avaient échoué. Reste qu’à notre sens, un peu plus de respiration n’aurait pas nuit, comme peut-être un poil plus de vigueur dans les attaque du clavier.

Ce que nous allions trouver après l’entracte, alors que le pianiste avait tombé la veste et chaussé ses lunettes pour lire la partition manipulée par une jeune et efficace tourneuse de page et les mitaines règlementaires prévues par Stockhausen pour réaliser certains passages très spécifiques, les clusters en glissando grâce aux mitaines protectrices, et les clusters en bloc avec l’avant bras entier plaqué sur le clavier, qu’une manche de veste auraient rendus plus délicats à réaliser. Pour l’anecdote, cela conduisit inévitablement le pianiste à prendre des positions curieuses voire cocasses qui, à un moment, amenèrent une partie du public à laisser échapper un rire autant naïf qu’inapproprié. Paradoxalement on trouva dans cette musique étrange, difficile sinon impossible à mémoriser (ces Klavierstück comptant d’ailleurs parmi les rares œuvres non exécutées de mémoire par Pollini), plus de satisfactions purement sonores et pianistiques qu’avant l’entracte, tant le pianiste réussit à utiliser toutes les capacités du grand Steinway, en dynamique comme en harmonique, parvenant à étirer au maximum, comme le demande le compositeur, la plus grande vélocité de doigts comme, à l’autre extrémité, la suspension maximale de la résonance de l’accord jusqu’à l’extinction final du son. Dans cette œuvre difficile, Pollini sembla s’y mouvoir comme un poisson dans l’eau, nous donnant l’évidente sensation qu’on venait d’en entendre une interprétation de très haut niveau. Ce qui impressionna vivement le public qui lui fit un triomphe appuyé.

Crédit photographique : M. Pollini/Fred Toulet

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Paris. Salle Pleyel. 14-II-2012. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°24 en fa dièse majeur op. 78 « À Thérèse » ; Sonate n° 25 en sol majeur op. 79 « Alla tedesca » ; Sonate n° 26 en mi bémol majeur op. 81a « Les Adieux » ; Sonate n° 27 en mi mineur op. 90. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Klavierstück X. Maurizio Pollini : piano

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