La Scène, Opéra, Opéras

Caligula, opéra de marionnettes

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Paris. Théâtre de l’Athénée – Louis Jouvet. 8-III-2012. Giovanni-Maria Pagliardi (vers 1637-1702), Caligula, opéra , sur livret de Domenico Gisberti et adaptation de Vincent Dumestre. Alexandra Rübner et Mimmo Cuticchio, mise en scène ; Mimmo Cuticchio, conception et animation des marionnettes ; Isaure de Beauval, toiles peintes ; Patrick Naillet, lumières. Avec : Jan van Elsacker, Caligula ; Luanda Siqueira, Teosena ; Caroline Meng, Cesonia ; Florian Götz, Artabano & Domitio ; Jean-François Lombard, Tigrane & Claudio ; Hasnaa Bennani, Teosena ; Serge Goubioud, Gelsa & Nesbo ; Tania Giordano, Sylvain Juret, Claire Rabant, Alexandra Rübner et Filippo Verna, marionnettistes. Ensemble Le Poème Harmonique, Vincent Dumestre, direction artistique et musicale

À Venise, dans le dernier quart du XVIIe siècle, l’opéra connut un essor soudain et le succès de l’opéra pour marionnettes en fut un des symptômes. C’était un temps béni : l’opéra était encore un genre libre et bigarré où (presque) tous coups dramaturgiques étaient permis ; le cadenassage du genre, par l’opera seria, n’était pas encore de saison. Giovanni Maria Pagliardi, natif de Gênes, accomplit l’essentiel de sa carrière à Florence, auprès des Médicis, dont il fut le maître de chapelle. Il fut un de ces honorables compositeurs dont le second settecento italien regorgea. Son coup d’essai lyrique fut son coup de maître : créé en 1672, son Caligola delirante [à savoir le présent Caligula] rencontra un vif succès bien au-delà de la Toscane.

Quant au livret de cet opéra, si son auteur n’est pas Domenico Gisberti (il a la trempe d’un Busenello), du moins s’en inspira-t-il ou en pasticha-t-il la pièce, intitulée La pazza in trono ovvero Caligola delirante [« La folie sur le trône ou Caligula délirant »]. Dans cette pièce comme dans tant d’autres œuvres d’art italiennes et surtout vénitiennes à cette époque, le point aveugle est la folie : à travers elle, c’est tout l’humain qui est subverti. Qu’est-ce que la folie ?  Qui est fou et ne l’est pas ?  Comment devient-on fou ?  Qu’éprouve-t-on en cas d’état delirante ?  L’amour est-il une folie ?  Et si oui, l’amoureux-fou est-il fou à temps complet ou partiel ?  La soif de pouvoir politique est-elle une pazza ?  Et le tyran est-il un permanent ou un intermittent de la folie ?  Enfin, la folie appartient-elle au monde du réel ou au monde des songes et de l’illusion ?  L’empereur romain Caligula qui, fou, voulait s’approprier la Lune, est assurément un personnage dramaturgique de choix (on allait dire : « rêvé » !) pour poser ces questions.

a souhaité renouer avec cette pratique de l’opéra avec marionnettes. Il a rencontré Mimmo Cuticchio, passionnant patron de la compagnie Figli d’arte Cuticchio, basée à Palermo, et concepteur de ces fascinantes marionnettes à fil et en bois, qui pèsent huit kilos, mesurent environ trois-quarts de mètre et ressemblent à ces magnifiques et naïfs personnages en bois sculptés qui peuplent, avec bonhomie, les églises italiennes. Tous deux ont concocté ce menu étourdissant.

Pour apprécier un opéra de marionnettes, il faut être croyant, avoir la naïve foi du charbonnier : les visages inexpressifs des personnages ainsi que les gestes stéréotypés et articulés (l’habileté des manipulateurs n’est pas en cause !) exigent que le spectateur collabore, a minima, au plaisir qu’il éprouvera. Ce bienveillant spectateur devra admettre que le poids de chaque marionnette contraint le manipulateur à ne pas excéder une heure-et-demie d’efforts et que, du long et continu ouvrage originel, il ne restera qu’une sélection, la moins décousue possible. L’habile condensé que a réalisé demeure savoureux et ne donne pas l’impression d’une partition rétrécie malgré sa suite de scènes uniment courtes. Sans être profondément novatrice, l’œuvre reprend quelques lieux communs : un Addio Roma emprunté à la Poppea montéverdienne ; des battaglie instrumentales, en stile concitato (toujours Monteverdi mais, cette fois-ci, Il combattimento di Tancredi e Clorinda) et des airs sentimentaux à la façon de Cavalli.

L’alliage de Mimmo Cuticchio (régénérateur d’un art traditionnel et ô combien populaire) et d’Alexandra Rübner (maîtresse es onirisme dans chaque spectacle auquel elle touche, cette chorégraphe et metteuse en scène sait créer le merveilleux avec des bouts de ficelle) est exemplaire de beauté et de drôlerie (y compris lorsque, à quelques reprises, le corps du manipulateur sort de son ombre fonctionnelle et est mis en scène). De drôlerie, non de férocité car, ainsi abrégé, le livret a perdu sa charge politique. Les six manipulateurs, dont Mimmo Cuticchio et Alexandra Rübner, sont touchants de facétieuse souplesse.

Dans la fosse, l’ensemble est (lui aussi) réduit : deux instruments mélodiques (deux violons) et cinq continuistes (lirone et viole de gambe ; violone ; luths, théorbes et guitares ; et clavecin). Mais qu’il sonne bien et est alerte ! Quant au plateau de chanteurs, il constitue une savoureuse troupe de madrigalistes.

À tous ces interprètes, Pagliardi peut dire merci : peut-être son Caligola delirante, dans son intégralité nous aurait-il moins enchanté …

Créée en septembre dernier au fameux Festival mondial des théâtres de marionnettes, cette production est efficacement portée par la compagnie lyrique ARCAL. Après sa semaine parisienne au Théâtre de l’Athénée – Louis Jouvet, elle continuera à circuler. Pour en connaître les dates, le site de l’ARCAL demeure le meilleur des sésames …

Crédit photographique : © Maroussia Podkosova

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Paris. Théâtre de l’Athénée – Louis Jouvet. 8-III-2012. Giovanni-Maria Pagliardi (vers 1637-1702), Caligula, opéra , sur livret de Domenico Gisberti et adaptation de Vincent Dumestre. Alexandra Rübner et Mimmo Cuticchio, mise en scène ; Mimmo Cuticchio, conception et animation des marionnettes ; Isaure de Beauval, toiles peintes ; Patrick Naillet, lumières. Avec : Jan van Elsacker, Caligula ; Luanda Siqueira, Teosena ; Caroline Meng, Cesonia ; Florian Götz, Artabano & Domitio ; Jean-François Lombard, Tigrane & Claudio ; Hasnaa Bennani, Teosena ; Serge Goubioud, Gelsa & Nesbo ; Tania Giordano, Sylvain Juret, Claire Rabant, Alexandra Rübner et Filippo Verna, marionnettistes. Ensemble Le Poème Harmonique, Vincent Dumestre, direction artistique et musicale

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