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Le Tristan plein de fougue d’Andris Nelsons

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Paris. Théâtre des Champs Elysées. 11-III-2012. Richard Wagner (1813-1883) : Tristan und Isolde, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Avec : Stephen Gould, Tristan ; Matthew Best, le roi Marke ; Lioba Braun, Isolde ; Brett Polegato, Kurwenal ; Ben Johnson, Melot, un berger ; Christianne Stotijn, Brangäne ; Benedict Nelson, un pilote, un marin. Accentus, chef de chœur : Pieter-Jeff de Boer. City of Birmingham Symphony Orchestra, direction : Andris Nelsons

C’est à peine éteints les derniers accords du Parsifal dirigé par Daniele Gatti, qu’un nouveau drame wagnérien venait emplir de son flux musical continu le Théâtre des Champs Elysées, puisque le jeune allait prendre les commandes d’un Tristan tout à son image à la tête de son orchestre de Birmingham. A l’évidence les deux chefs offrirent des visions bien distinctes. Le premier tout en rigueur et sobriété, dirigeant de mémoire avec une précision de geste lumineuse, exerçant un contrôle millimétré sur son orchestre qui conserva une impressionnante concentration au long de ces plus de quatre heures de musique, superbe performance d’ensemble de l’Orchestre National, au détriment d’un léger déficit d’animation plus perceptible dans l’acte III. Le second nettement plus sensitif, instinctif, sanguin, impulsif, mordant à pleines dents dans la partition comme s’il n’avait peur de rien, ne ménageant ni ses solistes ni son orchestre qu’il poussa à leurs limites, et parfois au-delà, animant vigoureusement le drame wagnérien au détriment, on peut le deviner, d’un moindre raffinement du tissu orchestral et peut-être quand même d’un manque de subtilité dans une conduite du discours tout en muscle.

Dès le prélude de l’acte I on eut une idée de ce qui allait nous attendre dans les heures suivantes, avec un début très retenu, assez neutre expressivement, jusqu’au premier ff que le chef marqua de tout son être, tapant du pied juste avant l’accord, réveillant en quelque sort la belle endormie. Il en sera ainsi par la suite, le chef semblant toujours un peu neutre et manquer de tension et d’expression lorsque la musique se faisait plus discrète et subtile mais se lançait avec voracité dès qu’elle devenait tumultueuse, puissante ou exubérante. Son orchestre suivit le mouvement, tout en semblant moins concentré que le National deux jours plus tôt, ce qui alla jusqu’à une grosse bévue lorsque le premier pupitre de violoncelles attaqua un temps en avance au début de l’acte III (mesure 11 pour être précis), effet désastreux vite corrigé par le chef, mais en dehors de cette boulette, l’orchestre assuma sa tâche avec talent et énergie sans pour autant nous transporter par ses seules qualités instrumentales ou son jeu d’ensemble. Ainsi l’acte I se déroula en nous laissant une impression correcte mais sans plus, de toute façon les vrais challenges devaient apparaitre dans les deux actes suivants que nous attendions donc avec impatience. Et comme on le pressentait, ils furent assez « physiques », directs, sans méandres ni sophistications et finalement impressionnants. Pour autant il nous manqua deux dimensions spécifiques. La première, plus sensible dans l’acte II, fut un déficit de tension et d’ambigüité dans la conduite du duo d’amour qui manqua d’arrières plans et ne nous prit jamais à la gorge. La seconde pénalisa l’acte III avec des monologues de Tristan trop sur l’urgence et l’énergie qui effacèrent presque complètement la géniale écriture de Wagner capable de transporter l’auditeur d’un climat à un autre radicalement opposé dans une progression tellement subtile qu’aucune rupture n’y est jamais sensible. Sous la direction très compacte et unidimensionnelle de Nelsons, point trop de ruptures non plus, mais plus vraiment de progression. Enfin le chef joua complètement le jeu d’une version de concert avec instrumentistes en plateau et non au fin fond d’une fosse, choisissant de ne jamais brider son orchestre, transmettant ainsi un plaisir symphonique réel, en même temps que couvrant parfois autant qu’inévitablement ses chanteurs. Et si ceux-ci survécurent assez bien au I, résistèrent encore au II, ils furent au taquet au III, au point que certains s’y engloutirent corps et biens comme , excellent Roi Mark jusqu’ici, et d’autres n’y surnagèrent qu’en allant, peut-être dangereusement, à leurs limites, comme les deux rôles titres, dont on saluera la performance valeureuse, en regrettant qu’on ne puisse plus vraiment suivre leur chant ni comprendre les mots.

La distribution vocale fut, à notre sens, d’un bon niveau mais dominée par les hommes plus immédiatement dans leur personnage que leurs consœurs féminines. mit un certain temps à trouver ses marques et à stabiliser un vibrato un peu envahissant au début de son intervention. Elle fut plus convaincante à mesure que la voix s’échauffait et composa alors une Brangäne plus affirmée à l’acte II. , n’a peut-être pas le timbre idiomatique d’Isolde, ce qui l’a conduit parfois à forcer ses aigus, mais elle eut la grande intelligence de jouer avec ses moyens, ce qui lui permit d’avoir encore des ressources pour la fameuse Liebestod finale, et de réussir à capturer l’attention dans les moments cruciaux. Avouons que le Tristan de nous séduit immédiatement au premier acte. La voix souple, le timbre encore frais, les phrasés élégants lui permirent d’installer un Tristan très chantant, crédible et simplement émouvant. Et de belle santé, puisqu’il put encore hurler à l’acte III pour se faire entendre dans le flot de décibels lâchés par le chef, au prix d’un chant plus brutalisé. Il trouva en un Roi digne de son vassal, bien incarné et chanté, du moins jusqu’au naufrage de l’acte III qu’on oubliera donc puisqu’on ne l’y entendit quasiment plus. Finalement le plus constant fut qui campa un remarquable Kurwenal, d’une dignité absolue, au ton toujours juste, et vocalement impeccable. Les rôles plus secondaires par la durée furent fort bien tenus avec le Melot fier de sa traitrise de , sans reproche dans ses courtes interventions et un cœur talentueux.

Mais au final ce fut incontestablement un Tristan de chef. De fait on ne peut s’empêcher de penser à l’âge fort peu avancé d’, et, comparant cette prestation avec d’autres chefs à peine trentenaires des récentes générations, de reconnaitre, même avec les réserves faites plus haut, que ce fut là une des plus impressionnantes démonstrations que nous ayons entendue de la part de ces « baby chefs ».

Crédit photographique : Nelsons Andris © Marco Borggreve

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