Concerts, La Scène, Musique symphonique

Barenboim dans son répertoire de prédilection

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Paris. Salle Pleyel.18,19-IV-2012. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour piano n°24 en ut mineur K.491 ; Concerto pour piano n°22 en mi bémol majeur K.482. Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie n°7 en mi ; Symphonie n°9 en ré mineur. Staatskapelle Berlin, piano et direction : Daniel Barenboim.

Si on se fie aux toutes premières annonces, ces deux concerts auraient du être consacrés aux symphonies n°5 et n°8 de Bruckner, mais ce programme, grandiose et peut-être austère, a été depuis remplacé par un double programme Mozart Bruckner, permettant au chef pianiste d’exercer tous ses talents, manifestement au plus grand plaisir du public parisien, préfiguration de l’intégrale de symphonies du maître autrichien que Barenboim et ses troupes berlinoises se préparent à donner début juin en neufs concerts au Musikverein de Vienne, où un concerto de Mozart précédera chaque symphonie, à l’exception justement des plus longues cinquième et huitième.

On le sait, aime ce répertoire et s’y est illustré fort souvent au concert comme au disque, puisqu’on n’y compte pas moins de deux intégrales officielles des concertos de Mozart et des symphonies de Bruckner. Arrivé à l’aube de ses soixante dix ans, il a conservé ses qualités bien connues de fin musicien, tout en se renouvelant, car aucune de ces quatre exécutions ne reproduisait à l’identique ses performances précédentes.  Et cela fut nettement plus sensible le premier soir avec, tout d’abord, un Concerto n°24 de Mozart tout en légèreté de touché, libre dans ses phrasés et ses respirations (et ses tempos très variables pour ne pas dire instables !), et à peine dirigé de son clavier par le chef. Si cela donna ici ou là quelques jolis moments de musique de chambre, cela retira toute tension et quasiment toute structure aux trois mouvements, dont la nécessité vitale était totalement effacée au profit du plaisir de l’instant. Ce qui peut fonctionner si on conserve une vision directrice forte et claire permettant à l’auditeur de s’embarquer avec le musicien, mais qui devient facilement gratuite et narcissique si le sentiment de céder à l’inspiration de l’instant l’emporte, ce qui fut le cas tout au long de cette première œuvre. Conservant cette même liberté ludique de touché et de phrasé, attaqua en bis un méconnaissable Rondo final de la Sonate D.850 de Schubert, car nous semblant tellement hors de son contexte, c’est-à-dire des trois mouvements qui sont sensés le précéder, qu’on s’est dit qu’il ne fallait pas le prendre au sérieux, mais comme un « jeu » réservé à un bis de concert.

La Symphonie n°7 de Bruckner qui suivit donna elle aussi le sentiment d’être tout en finesse et en touché, avec une douceur d’expression (très joli démarrage de l’Allegro moderato) qui marqua nettement les deux premiers mouvements. Là encore, l’absence de tension et de drame était frappante, l’impact physique du son n’impressionnait guère (exemple typique, Barenboim double les timbales dans les moments cruciaux mais les fait jouer avec des maillets très amortissant), l’évolution organique des thèmes entre exposition, développement et conclusion était si peu marquée qu’on pouvait avoir la sensation que ces deux longs mouvements tournaient quelque peu à vide. Cette vision, fort éloignée du modèle furtwänglerien auquel on attache volontiers ce chef, avait l’avantage de sa constance et comme le Mozart qui l’a précédée, était parsemé de jolis moments. Mais aussi de quelques beaux capharnaüms comme les terribles coda du I et surtout du IV, qui en mettent plus d’un en difficultés, ce soir aussi, et à un degré moindre le crescendo paroxystique du II. Après deux mouvements allégés, presque impressionnistes, vint un Scherzo bourru et carré, assez surprenant dans ce contexte, avant que le chef réveille tout son monde dans un final cette fois très animé et contrasté, de très vifs (1er thème) à très retenu (2eme thème), jusqu’à une impressionnante pause précédant la dernière partie du mouvement. Cette septième originale et personnelle du chef, surprenait sans forcément totalement convaincre.

On trouva plus de tenue et de direction dans l’interprétation du Concerto pour piano n°22 qui ouvrit le second concert, sans pour autant bouleverser la vision du chef-pianiste largement exposée jusqu’ici. S’il n’éleva jamais le ton, n’usa point d’attaque tranchante ni d’arrêtes saillantes, Daniel Barenboim mit plus de densité, de sobriété et de cohérence dans son interprétation, et un peu plus de concentration dans son orchestre, pour partiellement corriger la sensation de flou gentiment artistique qui avait envahi, sinon gâché, le Concerto n°24 la veille. Et comme on s’y attendait, c’est avec plus de poigne que le chef aborda la Symphonie n°9 qui, jouée de façon somme toute plus classique, perdit en originalité ce qu’elle gagna en force de conviction. Incontestable meilleur moment de ces deux concerts, cette neuvième puissamment charpentée, plus immédiatement dramatique (surtout comparée à la septième), impressionnait enfin avec un orchestre poussé à ses limites. Le ton sombre choisi pour le premier mouvement nous parut fort bien défendu, et même si nous avons senti une certaine indécision expressive dans le Scherzo qu’on connaît plus impressionnant ailleurs, la cohérence avec ce qui précédait était correctement assurée. L’Adagio final conserva une certaine pudeur expressive qui lui retira tout son aspect prophétique de la modernité toute proche qui allait apparaître à Vienne, sans pour autant lui donner son caractère céleste trop évident, mais s’écoula sans faute de gout et avec une certaine majesté.

Crédit photographique : © Gettyimages

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