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Comme chaque printemps, le festival de Dresde fait résonner les notes à travers différents lieux de la Venise de l’Elbe. L’édition 2012, après un grand voyage vers l‘Asie en 2011, a pour thème « le cœur de l’Europe » avec un gros plan sur les pays frontaliers de l’Allemagne, en particulier ceux qui rivent le Danube, terre de prédilection d’un soft-power allemand qui se tourne de plus en plus vers ces contrées. On peut compter sur le directeur artistique de la manifestation, le charismatique violoncelliste , pour proposer une affiche attractive mixant les grandes stars, les découvertes et surtout des initiatives originales et pertinentes pour aller à la rencontre de nouveaux publics.

De ce point de vue, le concert marathon, d’une durée de 4h30 avait tout pour attirer les connaisseurs et les profanes. Quittant les lieux mythiques de la ville du Semperoper ou  de la Frauenkirche, le festival posait ses valises dans le Palais des expositions et convoquait deux orchestres : le Baltic Youth Philharmonic et l’orchestre radiophonique de Leipzig, sous la direction du bouillant . Au programme un saut entre les âges : Bach revu par Mahler avec une Suite n°3 presque prussienne, une Symphonie n°8 de Beethoven, un Concerto pour violon de Korngold (avec l’archer étincelant de ) et l’orchestration schönbergienne  du Quatuor avec piano n°1 de Brahms. L’autorité et l’énergie naturelle du petit dernier de la famille Järvi faisaient fi de l’acoustique assez ingrate du lieu. Portant au panache, toutes ces œuvres, il rend cette après-midi passionnante et stimulante. On salue surtout une lecture pétulante de la Symphonie n°8 de Beethoven arrachée à l’énergie par ce chef survolté. Quant à , il s’est, comme toujours montré épatant de justesse stylistique et de maîtrise technique dans le Concerto de Korngold, expurgé de toute sensation mielleuse. Le format du concert, inusité, aura attiré de nombreux curieux, peu découragé par un temps radieux qui ne se prêtait pas de prime abord au concert d’après-midi. Entre ces concerts, des musiciens des deux orchestres proposaient une joute amicale au travers d’un programme inventif avec des pièces d’, d’,  Serge Prokofiev, Ferenc Farkas et Terence Greaves.

Les soirées du festival sont souvent rythmées par des concerts de grand prestige. Ainsi, la et son chef principal , offraient la redoutable Symphonie n°8 de Bruckner. En 2009, un concert, avec cette même œuvre avait débouché sur la nomination du chef allemand, à la tête de la légendaire phalange saxonne. Complete depuis de nombreuses semaines, cette performance, très attendue, n’aura pas déçu. Décrié régulièrement pour ses partis pris hasardeux et son inconstance, Thielemann s’est approprié, comme très peu de chefs cette œuvre et il y atteint de vertigineux sommets. Le Bruckner de Thielemann est construit avec une logique à la fois rigoureuse mais toujours soucieuse de relancer le discours et de marquer les césures. Loin du Bruckner mystique de Celibidache ou de l’acuité d’un Boulez, Thielemann semble un brucknerien jouissif qui pétrit une matière orchestrale d’une plastique phonogénique. Même si certaines petites scories se manifestent, la perfection de l’orchestre est mémorable. Le galbe soyeux des cordes et la rondeur des vents et des cuivres font un sort à chaque phrasé.

Deux jours plus tard, Thielemann, cédait le pupitre à l’une autre star de la musique : et ses troupes de l’. Changement radical d’ambiance avec un programme de démonstration. Gergiev rentre directement dans le concert avec une lecture incandescente de la suite d’orchestre de Mandarin merveilleux de Bartók. Réglée comme une horloge la mécanique carénée et vrombissante de l’orchestre russe emporte tout sur son passage. En seconde partie, on retrouve le Gergiev des grands jours pour une interprétation héroïque mais parfois rêveuse de la Vie de héros de . Les pupitres piaffent et râlent dans une lecture qui prend un malin plaisir à jouer de l’orchestre. Evidement différente de celle de la , la personnalité des cordes de l’orchestre du Mariinsky séduit. Entre ces pièces, retrouvait son violoncelle pour le délicieux Concerto d’Honegger.  Les deux artistes tirent la pièce du côté du modernisme. Le ton est grave et puissamment charpenté du côté du soliste et foncièrement constructiviste du côté de l’orchestre. L’approche est originale, même si l’on aurait aimé entendre ce côté je-ne-sais-quoi  léger et nonchalant de l’entre-deux-guerres. En bis, Vogler interprète un extrait d’une Suite de Bach et Gergiev plonge dans les eaux ensorcelées du Lac enchanté de Liadov.

Autre orchestre de Dresde, la Philharmonie souffre de la médiatisation de l’illustre Staatskapelle voisine et surtout de sa salle de concert : l’épouvantable Kulturpalast, vaste salle construite, en 1969, dans le pur style néo moderniste de la RDA. L’immensité de la cage de scène et de la salle n’aident pas ce valeureux orchestre.  On découvre à l’occasion de ce concert, le quadragénaire , chef allemand très aimé à Dresde et Berlin mais inconnu dans les pays francophones. Il dirige un beau Beethoven de « tradition actualisée », c’est à dire avec un effectif en tutti, mais avec des tempi assez allants et un grand soin apporté aux détails et à la logique de la construction architecturale. Certes, ce Beethoven anti-démagogique, tenu d’une main de maître, déconcerte en ces temps de radicalisme, mais la probité de l’artiste et l’intelligence de son approche méritent un grand respect. L’orchestre et son chef d’un soir accueillaient en soliste le violoniste pour le Concerto n°2 de Prokofiev. aborde cette partition avec sérénité et retenue, les deux premiers mouvements, techniquement irréprochables, sont parfumés d’une lumière solaire et chatoyante. Quant au dernier mouvement, il virevolte sous des doigts assurés qui se jouent du tempo échevelé. Le public, enthousiaste au possible, fut remercié d’une nouvelle interprétation de ce spectaculaire dernier mouvement.

L’un des temps fort de cette édition était la création d’un orchestre du festival composé de la crème de la crème des musiciens baroques d’Europe. Ainsi, on retrouvait au poste de premier violon : l’Italien Giuliano Carmignola. Pour cette « première », la phalange était dirigée par le solide , chef indéniablement compétent, même si parfois plus valeureux qu’inspiré. Le parcours de ce concert de matinée était animé par la présence de Carmignola en soliste du  Concerto n°3 de Haydn. Le talent du musicien est tel qu’il rend presque passionnantes les moindres notes de ce concerto un peu ingrat. L’autre invitée de marquée était la soprano dans deux airs de  et dans l’Exultate Jubilate de Mozart. Le timbre chatoyant de la diva étaient des atouts essentiels dans ces pièces taillées sur mesure pour sa tessiture et sa musicalité. Au milieu de quelques pièces de Naumann et de , l’orchestre et son chef interprétaient la  Symphonie n°1 de Beethoven. On est loin ici de la retenue toute en intelligence de . Bolton fonce, tête baissée, dans cette pièce. La précision des musiciens et leur perfection technique sauvent cette lecture un tantinet  débraillée. Le public en délire se voit remercié par une nouvelle lecture du dernier mouvement de la Symphonie n°1. Devant le nouveau triomphe public, s’excuse de ne pas avoir plus de répertoire à présenter et il donne rendez-vous en 2013 !

En marge de ces évènements, la vie du festival occupe les matins et les après-midis. Ainsi, en ce dimanche de la Pentecôte,  l’ensemble baroque français offrait un concert de musiques de Vienne : Biber, Froberger et   Schmelzer.

Par ailleurs, le festival accueillait, en parallèle des concerts, une délégation de membres de la MCANA (Association des critiques musicaux de l’Amérique du nord) pour des rencontres avec des artistes, des managers et des débats.  Un bon moyen de dialoguer avec nos confrères américains et d’échanger sur l’avenir de la musique.

Le bilan de cette partie du festival est excellent et enthousiasmant ! Le festival de Dresde montre, encore une fois, qu’il s’impose comme l’un des évènements majeurs de la vie musicale européenne et surtout, il ne se contente pas de facilités, mais cherche toujours à aller de l’avant et cet aspect est aussi salvateur que trop rare sur la scène des festivals.

Crédits photographiques :  © Oliver Killig et Matthias Creutziger

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