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Balduin Dahl, le découvreur de Nielsen

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Dossier inédit que « La série des Danois » qui met en lumière des musiciens souvent méconnus du public français. Rédiger par notre spécialiste de la musique nord-européenne, cette série d’articles va de découverte en découverte. Pour accéder au dossier : La série des Danois

Balduin Dahl (1834-1891). Son nom et son rôle sont largement oubliés de nos jours, et pourtant il dispose d’un vrai titre de gloire posthume pour avoir donné sa chance au alors tout jeune . Retour sur une figure de la grande salle de concert de Tivoli à Copenhague.

 

Christian Florus Balduin Dahl naît un 6 octobre 1834 au sein d’une famille musicale. Son père Jens Peter Dahl, musicien et enseignant à la Garde de Copenhague dirigea aussi l’Orchestre de pantomime (pantomimeorkester) qui se produisait dans les populaires et fameux Jardins de Tivoli, situés au centre de la capitale danoise. Son frère Peter Waldemar Emil Dahl (1823-1872) était pianiste à la Cour. Sa fille Agnes Christine Dahl (1861-1950) jouait de la harpe au sein de la Chapelle royale. Durant un temps elle avait joué au sein de l’Orchestre du Tivoli sous la baguette de son père. Enfin, son neveu Holger Adolph Emil Dahl se manifesta comme pianiste, altiste et compositeur à Tivoli également.

Cet environnement artistique explique aisément qu’il reçut ses premières leçons de son père et de son frère. Ses grands progrès impressionnèrent son père qui le fit jouer dans son orchestre de pantomime (grosse caisse) sous sa direction avant de jouer plus tard au sein de divers orchestres militaires.

A l’âge de trente ans (1864) il devint chef de l’orchestre de cuivres de Tivoli (Concert Band) qui comptait plusieurs formations orchestrales distinctes. Sa progression en tant que chef d’orchestre fut sensible durant encore une dizaine d’années. Grâce à ses qualités reconnues et à la protection de personnalités musicales majeures de Copenhague de la trempe de , Johan Peter Emilius Hartmann et Holger Paulli, il prit la succession du célèbre et célébré (1810-1874), à la tête de la grande salle de concert de Tivoli et de son orchestre principal. Prendre le poste de ce musicien populaire adulé des auditeurs de Copenhague ne fut certainement pas chose évidente. Notamment lors de sa prise de fonction du 11 mars 1873. où il dut faire face à la fronde et aux moqueries des auditeurs qui ne manquèrent pas de remarquer ses gestes appuyés, son large front dégarni et sa moustache en pointe caractéristique. Ses débuts connurent donc quelques difficultés auprès d’un public peu enclin à oublier celui qui avait si longtemps, trois décennies durant, ravi les soirées musicales du parc d’attraction.
Mais avec le temps il réussit à imposer d’abord très modestement sa marque puis à se faire un peu plus aimer de ses musiciens et de ses publics. Peu à peu, son travail, sa discipline et sa programmation musicale finirent par l’intégrer plus intimement aux uns et aux autres.

C’est Balduin Dahl qui le premier donna au public de Copenhague l’opportunité d’entendre deux œuvres d’un tout jeune musicien aux grandes ambitions de compositeur, Carl August Nielsen, né à l’époque où lui même prit les rênes de l’Orchestre de cuivres. Le premier avait alors pratiquement 55 ans tandis que le prometteur nouveau venu lui n’avait que 22 ans.

Encore étudiant au Conservatoire de musique de Copenhague (1865-1931) avait effectué plusieurs vacations au sein de divers orchestres de la capitale et devint un membre plus ou moins régulier de l’Orchestre de Tivoli, souvent sous l’autorité de Dahl. Avec son pouvoir de persuasion, son charme et son enthousiasme Nielsen parvint à le convaincre de programmer sa musique.

Déjà du temps de Lumbye on donnait une soirée symphonique, le samedi, offrant un programme de musique populaire légère mais aussi des œuvres des maîtres viennois.

Ses débuts officiels en tant que compositeur ont lieu dans la salle de concert des Jardins du Tivoli, alors qu’il a quitté le conservatoire, le samedi 17 septembre 1887, avec l’exécution de son Andante tranquillo e Scherzo pour orchestre à cordes. Lui-même jouait parmi les seconds violons. On entendit encore ce soir-là la Symphonie n° 102 en si bémol de Joseph Haydn. L’œuvre plût manifestement au public de ce festival, ce qui amena Balduin Dahl à redonner le mouvement rapide Scherzo en guise de bis ainsi que le précisa le critique du quotidien Nationaltidende du lendemain jugeant l’œuvre « particulièrement bien orchestrée et composée de part en part avec compétence ». Cette musique fut sans doute la première œuvre orchestrale du jeune artiste jouée en public

Les deux mouvements pour orchestre à cordes sont en si bémol majeur (Andante tranquillo) et en ré mineur (Scherzo), ils durent respectivement 6’ et 3’ et ils furent sans doute conçus pour un quatuor à cordes ou une œuvre pour cordes inaboutie. Ils ne furent plus jamais donnés du vivant du compositeur.

Quelques semaines plus tard on remarqua une autre composition, son nouveau Quatuor à cordes en fa majeur, donné à la Société Privée de musique de chambre le 25 janvier 1888.

Mais la percée de Nielsen se produisit plus largement le 8 septembre 1888, toujours à Tivoli, lorsque son opus 1 officiel, la Suite pour cordes, fut joué par l’orchestre des lieux sous la baguette de Balduin Dahl lors du Second Concert Nordique. Le public apprécia et les applaudissements fusèrent avec enthousiasme. Dahl alla extraire le jeune maître de son siège parmi les seconds violons, le poussant sur le devant de la scène pour recevoir les manifestations positives des auditeurs à plusieurs reprises. Un tel succès conduisit à redonner le second mouvement, une valse charmeuse et séduisante. Le concert achevé, Nielsen entouré de ses amis alla fêter l’heureux événement. La soirée était en relation avec l’Exposition industrielle des pays nordiques.

La Suite pour cordes (parfois nommée de façon inexacte Petite Suite pour cordes) comprend trois mouvements séparés : 1. Prélude, 2. Intermezzo, 3. Finale, d’une durée totale de 16’ (3’20 + 5’ + 7’). Elle offre un regard très positif sur l’art naissant du jeune homme par ses lignes mélodiques fort bien dessinées, par son allant et son enthousiasme communicatif, par sa structure clairement organisée.

Si l’œuvre elle-même reçut de bonnes appréciations dans la presse locale (Avisen ; Politiken) la direction du chef fut aussi remarquée ainsi que sa bonne volonté à servir ce jeune compositeur, certes prometteur mais encore très peu connu du public et des critiques.

La bienveillance habituelle de Balduin Dahl, connu pour volontiers venir en aide aux jeunes musiciens, fut soulignée par plusieurs commentateurs danois.

De récentes recherches montrent qu’en réalité la Suite pour cordes fut aussi donnée le samedi 25 mai 1889 à Tivoli dans le cadre des manifestations en rapport avec le retour de Fridtjof Nansen, explorateur du Groenland. Nielsen eut le plaisir de rediriger sa pièce une semaine plus tard. Ces concerts proposèrent également des œuvres de Gustav Helsted (Valse lente et Adagio et Romance pour violon), Robert Henriques (Aquarelles) et (Tarentelle), toujours sous la baguette de leur jeune collègue.

La Suite pour cordes ne réapparaîtra à Tivoli qu’en 1914, puis en 1915 à l’occasion du 50e anniversaire du compositeur et enfin en 1925 pour les évènements en relation avec son 60e anniversaire.

Ces évènements facilitèrent son installation et sa reconnaissance dans le monde musical de Copenhague notamment en lui permettant le 16 octobre suivant de diriger lui-même sa Suite pour cordes lors du premier concert de la saison de la Société musicale de Odense. Ainsi se passa sa première direction orchestrale en public, prélude à de nombreuses prestations à venir à la tête d’orchestres danois et plus tard européens. Lors de ce même concert, il donna Souvenir de Haydn de Hubert Léonard, un compositeur et violoniste belge (1819-1890), où l’on remarqua ses qualités de violoniste.

A la fin du mois de mai 1889, Balduin Dahl autorisa donc Nielsen à diriger sa Suite pour cordes (à laquelle il avait apporté un certain nombre de modifications, principalement au niveau du troisième mouvement) à Tivoli. Une première pour lui à cet endroit.

Rappelons qu’en août 1890, Carl Nielsen s’inscrivit à un concours de recrutement au sein de l’Orchestre de la Chapelle royale, qu’il le remporta et gagna ainsi une place de second violon qu’il devait conserver de nombreuses années (16 ans) soit jusqu’en 1905 précisément.

En 1892 Dahl conduisit à trois reprises (les 21 mai, 23 mai et 3 juin) une nouvelle composition du jeune Carl Nielsen, une Romance pour violon et orchestre, une œuvre qui ne fait pas partie de la liste des œuvres de Nielsen, car il s’agit d’une adaptation de ses deux Pièces fantaisies pour hautbois et piano, op. 2, dont l’orchestration revenait au violoniste et compositeur d’origine bohémienne Hans Sitt (1850-1922).

Ayant fini par gagner l’attention de son public Balduin Dahl entreprit de confectionner ses programmes avec des œuvres très populaires mais aussi avec d’autres moins connues et d’un abord moins facile. Peu à peu il amena sa formation à jouer des œuvres symphoniques et à recevoir divers solistes invités ainsi que des chœurs se donnant par là-même les moyens d’aborder tout le répertoire. La phalange regardait enfin en direction de la musique européenne du temps.

Dahl emmena son orchestre en tournées dans diverses villes du pays et en Suède (en Scanie, région de Malmö) mais aussi à Hambourg en 1890.

Le chef danois, dans les dix dernières années de son exercice, abandonna de temps à autres son podium pour laisser diriger d’autres personnalités comme par exemple, le Norvégien , futur chef principal de l’Orchestre royal de Copenhague.

On peut mettre au crédit de Dahl un intérêt presque inédit pour la mise en place de la défense sociale des musiciens, ce qui l’amena à créer en 1865 l’Association des musiciens dévolue à l’amélioration des conditions économiques des musiciens, conditions fort peu avantageuses à cette époque.

Bien que sa propre musique ne soit plus jouée de nos jours, Balduin Dahl composa plusieurs partitions dans la droite ligne de son devancier , souvent qualifié de « Johan Strauss du Nord », le plus souvent à l’occasion d’évènements spécifiques. Il s’agit principalement de valses, de polkas, de marches, de galops ainsi que de musique pour le théâtre et un certain nombre de chansons pour voix soliste et piano.

Sa popularité grandissante lui permit à partir de 1889 de réunir son public le dimanche après-midi pour des concerts au Palace Concert où se trouvaient conviés de très bons solistes ou chœurs.

Afin de mieux positionner cette production de pièces de circonstance, on en citera quelques titres évocateurs : A la jeunesse (galop) ; Albert Polka ; Bicyclette Galop ; American Tap Line ; Polka de mariage ; Champagne Charlie Galop ; Dagmar Polka ; Marche de la reine Louise ; Jutta Polka ; Danica Marche ; La Surprise ; Le Torador ; Odeon Polka ; Postillon Galop ; Parisienne Galop ; Tivoli Polka ; Marche en l’honneur du roi Frederik VIII…

Au cours des derniers mois de sa vie sa santé déclina le conduisant à la mort le 6 octobre 1891 (57 ans), date à laquelle le tout jeune et prometteur Carl Nielsen était devenu un maillon reconnu de la vie musicale danoise à la tête de plusieurs partitions très réussies parmi lesquelles se trouvent ses premières chansons ; Deux Fantaisies pour hautbois et piano, Cinq Pièces pour le piano ; le Quatuor à cordes en fa majeur et bientôt sa Symphonie n° 1 en sol mineur élaborée au cours des années 1891-1892.

Le chef et remarquable flûtiste Joachim Andersen (1846-1909) prit la succession de Balduin Dahl en 1898.

Né trente et un ans avant Carl Nielsen, ce dernier a 26 ans lorsque disparaît Dahl, tandis que a dix-sept ans de plus que lui et que J.P.E. Hartmann est de vingt-neuf ans plus âgé. Balduin Dahl aura assuré une transition douce entre deux mondes artistiques pas encore très distincts mais marqués par des évolutions esthétiques et mentales indéniables dont le jeune Nielsen accélèrera la dynamique au cours des quatre décennies qui allaient suivre la mort de celui qui généreusement lui donna sa première authentique chance de se faire connaître.

Deux conseils discographiques pour découvrir ou illustrer les deux œuvres de Carl Nielsen évoquées dans cet article. Pour l’Andante tranquillo e Scherzo on pourra écouter la version de l’Orchestre symphonique d’Odense dirigé par Edward Serov pour le label danois Kontrapunkt 32203. Enregistrement de 1995.

La Suite pour cordes, op. 1, a très souvent été gravée. On proposera la lecture de Douglas Bostock avec l’Orchestre de chambre philharmonique tchèque. ClassicO ClASSCD 688. Enregistrement réalisé en août 2005.

Sources (sélection)

CARON, Jean-Luc. Carl Nielsen. L’Age d’Homme. 1990.

CARON, Jean-Luc. . Bulletin de l’Association Française Carl Nielsen n° 15. 1995.

CARON, Jean-Luc. Niels Gade. Bulletin de l’Association Française Carl Nielsen n° 17, 1997.

CARON, Jean-Luc. Hans Christian Lumbye. Un roi du divertissement au Danemark. Etude mise en ligne sur ResMusica. com le 23 juin 2008.

CARON, Jean-Luc. Hans Christian Lumbye. Comment définir le style de la musique de Lumbye. Etude mise en ligne sur ResMusica. com le 23 juin 2008.

DZAPO, Kyle J. Joachim Andersen. A Bio-Bibliographie. Greenwood Press. 1999.

HAUGE, Peter. [Problèmes autour de la création de l’opus 1 de Carl Nielsen]. Tidsskrift.

HAUGE, Peter. Suite for string orchestra, op. 1. Préface. Carl Nielsen Udgaven CN 00009.

HAUGE, Peter. Andante tranquillo e Scherzo for string orchestra. Préface. Carl Nielsen Udgaven 00008.

KETTING, Knut. Carl Nielsen and Tivoli. In Carl Nielsen Studies, vol. I, 2003.

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