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K. par Daniel Hellmann, à la croisée des chemins

La Scène, Spectacles divers

Berne. 28-IX-2012. Dampfzentrale. Daniel Hellmann (né en 1985) : « K. ». Codirection, concept, musique : Daniel Hellmann. Codirection, chorégraphie : Quan Bui Ngoc. De et avec : Emilia Giudicelli, Sébastien Aegerter, Fabio Bergamaschi, Moonsuk Choi, Tobias M. Draeger, Samuel Fried, Daniel Hellmann, Josef Palm. Scène, costumes : Theres Indermaur. Dramaturgie : Jana Burbach. Lumières : Yvan Guacoin. Son : Wolfgang Rüfenacht. Production : Alessandro Iannelli/3art3Company.

Assis devant une grille de métal froid. En face, par-delà cette barrière rassurante, une scène jonchée d’individus esseulés, heurtant leur désir de vivre à un mal-être diffus, exacerbé en éruptions de violence par la puissance du groupe.

On voudrait les consoler, tous. Mais nous ne sommes pas meilleurs. Les invectives brechtiennes hurlées au spectateur ne manquent pas de le souligner, et la grille, si puissante, si frontale, de questionner le dedans et le dehors, de se dissoudre en métaphore d’un quatrième mur éculé, appelant son dépassement. Elle ne protège alors plus de rien, et c’est un monde qui s’ouvre.

C’est que le projet « K. » donné à la Dampfzentrale de Berne vendredi soir se joue des cloisons sécurisantes. Moins opéra que pièce théâtrale, plus performance chorégraphiée que spectacle de danse, il les traverse avec la nonchalance du premier jet, manie les références et explore les points de contact entre les univers artistiques avec l’audace irrévérencieuse d’un art pensé dans sa globalité plutôt que dans ses spécificités.

Imaginée par le performeur et chanteur , dont c’est la première création d’envergure, la pièce fait appel à la toute jeune compagnie 3art3, dirigée pour l’occasion par le chorégraphe Quan Bui Ngoc de la compagnie des Ballets C de la B. Servis par une musique live remarquable, donnée par un pianiste, un percussionniste et la voix cuivrée de Daniel Hellman, les cinq danseurs façonnent et désarticulent un groupe qu’ils semblent détester pour mieux exister. « K. » comme « Kameradschaft », mais le rapprochement des corps est dénué de tendresse, toujours empli d’un désespoir sourd, tantôt violent, tantôt paralysant. Les chairs ne se frôlent que rarement, se rencontrent plutôt, balbutient la difficulté de vivre, la souffrance d’être. Et les gestes de devenir haletés, mécaniques, comme habités de spasmes expiatoires.

Certes, l’œuvre n’évite pas certains poncifs parfois inhérents à la création contemporaine – pourquoi toujours la nudité pour dire le dénuement des êtres ? Cependant, si le propos est parfois empâté par l’hétérogénéité des langages mobilisés, sa force de frappe subjugue. Dans cette gesamtkunstwerk moderne où les corps tour à tour chantent, dansent et jouent, les trouvailles scéniques et les compositions musicales originales ou réinterprétées se suivent sans lasser, transcendées par les chorégraphies évocatrices de Quan Bui Ngoc.

Les pointes du Lac des Cygnes dansées sur les notes clownesques d’un mélodica suggérant plutôt le palmipède évoqué par Saint-Saëns dans son Carnaval montrent que les époques, les genres, les styles importent peu quand le message prime : celui d’un pessimisme ravageur qui n’exclut pas de poétiques envolées. Poulenc, Händel, Whitman sont déclamés avec la même urgence, le même humour iconoclaste attentif à l’essence du propos.

On pourrait reprocher à l’ensemble sa densité, sa tendance à l’accumulation, mais ce serait celer l’essentiel : l’œuvre met en jeu des questionnements profondément contemporains dans un langage tout à la fois accessible et novateur. Ce que les arts actuels, crispés sur les modèles d’un passé idéalisé, peinent parfois à réaliser, cédant trop à l’une ou l’autre tendance.

«Es treibt mich ein dunkles Sehnen hinauf zur Waldeshöh’, dort lös’t sich auf in Tränen mein übergroßes Weh’», chante en guise de péroraison l’un des personnages. Et les mots d’Heinrich Heine, portés par Schumann, de répondre à l’eau qui glisse lentement sur le plateau, anéantissant tout velléité mais sublimant un désespoir enfin commun. Une création protéiforme et porteuse de sens.

Photo  © Wolfgang Probst

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