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Pianoscope à Beauvais : le Testament de Brigitte Engerer

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Beauvais. Festival Pianoscope. Du 11 au 14-X-2012.

La septième édition du festival Pianoscope fut la dernière entièrement conçue par , décédée en juin dernier. Elle était habituellement toujours légèrement en retard pour la programmation, mais cette fois-ci, tout était prêt avant l’heure. Elle avait dit, lorsque les concerts avaient été bouclées : « Voilà quelque chose de fini ! » Chose étonnante, elle avait établi des programmes qui n’ont nécessité aucune modification, malgré sa propre disparition. Prémonition ou pas, le Festival 2012 est devenu un véritable testament musical de la grande dame du piano.

Les deux derniers jours de concerts auxquels nous avons assisté reflétaient éloquemment ses idées : mélange de talents, allant de ceux qui commencent leur carrière à ceux d’interprètes confirmés sur les scènes internationales ; c’était aussi un mélange de genre, de musique classique (Beethoven, Mozart), romantique (Schumann, Schubert, Chopin…), moderne (Debussy, Fauré), jusqu’à la musique d’aujourd’hui – en piano solo, duo, et en musique de chambre –, sans oublier des compositeurs russes (Tchaïkovsky, Rachmaninov, Chostakovitch, Medtner, Arenski…) ; à quoi il convient d’ajouter le jazz (Yaron Herman Quartet, le jeudi 11 octobre).

Le samedi 13 octobre à 16h30, à la Maladrerie Saint-Lazare (salle aménagée pour concert et spectacle, avec charpente de bois soutenu par les murs de pierre, située dans l’enceinte d’une architecture hospitalière du 12 et 13e siècle, classée monument historique) François Chaplin donne un récital sous le thème de « Debussy et ses amis » en cette année anniversaire. A des œuvres de Debussy (extraits des Etudes, des Préludes, des Estampes, Première Arabesque, Valse romantique) sont associées celles de Mozart, de Chopin et de Fauré, pour montrer les parentés entre ces pièces. A la fin, un Nocturne posthume de Chopin, joué en bis, est d’une beauté inégalée.

Le soir au Théâtre du Beauvaisis, une « Soirée russe » est offerte avec (piano), (violoncelle), Gérard Caussé (alto), Michaël Guttman et Allina Pak (violons). En première partie, Berezovsky ouvre le bal avec Thème original et Variations op. 19 de Tchaïkovsky, très rarement joués, et les Cinq Préludes op. 23 de Rachmaninov. A chaque apparition, le pianiste russe crée une sensation dans l’auditoire grâce à son exceptionnelle virtuosité et son incroyable force. L’émotion qu’il y suscite ne change pas, ou très peu, même après l’avoir entendu des dizaines de fois en concert et c’est bien la marque d’un musicien authentique. Viennent ensuite les 2e et 3e mouvements de la Sonate pour alto et piano op. 147 de Chostakovitch. Le vétéran Gérard Caussé semble un interprète idéal pour jouer, avec une grande profondeur, ces pièces méditatives remplies de citations musicales. Après la pause, c’est de nouveau Berezovsky dans Cinq Contes de fée écrits par l’un de ses compositeurs fétiches, . Les trois premiers Contes se déroulent dans un style folklorique russe, avec des rythmes et harmonies riches et variés, tandis que les deux derniers, selon le pianiste lui-même, sont « comme des pièces de Keith Jarrett, même si Medtner était mort 70 ans avant la naissance du musicien américain ! » Cette modernité est clairement rendue, une fois de plus, grâce à une énergie rythmique époustouflante de Berezovsky. A la fin, le Quintet avec piano en ré majeur op. 51 d’, compositeur méconnu en France bien qu’il fût le professeur d’Alexandre Scriabine et Serge Rachmaninov. Un deuxième mouvement avec un thème de Sur le pont d’Avignon, un scherzo plein de verve, un final à fuguetta… où le piano est prépondérant. Les cinq musiciens semblent très enjoués, ce qui est un autre reflet de l’esprit Engerer.

Le dimanche 14 octobre à 11 heures et à 16 heures, à la Maladrerie, la place est aux jeunes interprètes. Le matin, ce sont trois élèves de qui jouent, en solo et en duo. Célia Oneto Bensaid réussit avec brio dans la difficile Deuxième Sonate en sol mineur de Schumann, tandis que duo Sophie Toscano et Jing Jing Qin montrent leur faculté d’adaptation dans un programme varié : Fantaisie de Schubert, Jeux d’enfants de Bizet et Deuxième Rhapsodie hongroise de Liszt. L’après-midi, Adam Laloum consacre son récital à Schubert (Moments musicaux D. 780 et Sonate D. 960). Le programme exige une dimension cosmique et le pianiste « survit » à l’épreuve, avec notamment – et toujours – une sonorité pure et cristalline pour chaque note.

A 18 heures, au même lieu, le grand nous livre un exemple d’interprétation de Sonates de Beethoven (numéros 25, 2 et 23 « Appassionata ») : sa rigueur horlogère et son dynamisme hors du commun sont stupéfiants. S’il joue la Sonate en sol majeur « Alla tedesca » dans une grande simplicité et associe, dans l’opus 2 en la majeur, une légèreté de Haydn à une gravité que l’on entend plus tardivement chez le maître de Bonn, son interprétation engagée de l’« Appassionata » nous coupe le souffle ; il pousse la tension à l’extrême et ce dans un respect absolu de la partition.

Et nous voilà enfin au concert final, une grande fête en hommage à la « patronne » du Festival. La première partie est dédiée à une création, Heathcliff de , transcription par le compositeur, de son propre ballet du même nom pour deux pianos, exécuté par Bruno et Paolo Rigutto. L’œuvre fascine par sa richesse harmonique et par l’exploration de différentes sonorités. Ensuite, tous les interprètes que nous avons déjà entendus se succèdent, mais aussi la pianiste Hélène Mercier et l’écrivain Jean-Yves Clément ; celui-ci présente, dans la seconde partie (concert surprise), le nom de la pièce et ses interprètes à chaque fois. Parmi ces morceaux, citons notamment : Sonate pour violoncelle et piano de Debussy, Louange à l’Éternité de Jésus, extrait de Quatuor pour la fin du Temps de Messiaen (Berezovsky et Demarquette) ; Fantaisie de Schubert (Pommier et Berezovsky) ; Ma mère l’Oie de Ravel (P. Rigutto et Laloum), la Sonate pour deux pianos de Mozart (Mercier et Chaplin). La soirée, commencée à 18 heures, ne semblait jamais terminer, car même après 21 heures, cela continuait encore et encore, dans une très bonne humeur. Cette grande festivité était ce qu’aimait Engerer, et c’est ce que le personnel et les musiciens souhaitent à tout prix préserver.

A partir de la prochaine édition, la direction artistique sera assurée par .

Crédits photographiques : Brigitte Engerer et Boris Berezovsky © Anton Solomoukha , photos des concerts © DR

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