Khatia Buniatishvili : une lionne rugissante à Pleyel

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Salle Pleyel. 19-XI-2012. Franz Liszt (1811-1886) : Sonate en si mineur. Frédéric Chopin (1810-1849) : Ballade n°4 en fa mineur op.52 ; Sonate pour piano n°2 en si bémol mineur op.35. Sergueï Prokofiev (1881-1953) : Sonate pour piano n°7 en si bémol majeur op.83. Khatia Buniatishvili : piano.

Ce concert était pour nous la première occasion d’entendre la jeune pianiste géorgienne , qui apparut ces deux dernières années sur les radars comme un météore avec un disque Liszt et quelques concerts fort spectaculaires au programme plus que conséquent, souvent proche de celui composé pour cette soirée à Pleyel, comme lors de sa prestation dans le cadre du Festival de Saint-Denis 2011, où la Méphisto Valse de Liszt et Petrouchka de Stravinsky remplaçaient les deux œuvres de Chopin du présent programme. Autant dire qu’elle ne compose pas ses programmes dans la demi-mesure, se frottant d’emblée aux morceaux de bravoure du répertoire pianistique, mais il faut se rendre à l’évidence, à tout juste vingt-cinq ans, elle en a largement les moyens digitaux et déjà une belle maturité musicale.

Elle choisit de débuter son récital par rien moins que la sonate de Liszt, tout un symbole, puisqu’on passe en quelques mesures de Lento assai à Allegro energico résumant en quelques secondes le style et le tempérament de cette pianiste. Car son jeu n’est pas plus en demi-teinte que ses programmes tant elle n’hésite pas à distendre dynamique et tempo avec une maîtrise époustouflante. Quitte à donner l’impression, un peu simpliste, qu’il n’existe que deux nuances de tempo, le plus lent possible et le plus vite possible. Ainsi nous fait-elle passer le plus souvent d’un noble et captivant lento réellement assai à un presto sinon prestissimo avec une urgence haletante qui sacrifie parfois au passage la lisibilité de la ligne musicale au profit de l’impact de la virtuosité. Toute la sonate de Liszt sera construite sur cette alternance de retenu et de très vif sans nuance intermédiaire ni progressivité. Ainsi exécutée, chaque section, prise individuellement, impressionne franchement alors que la nécessité de leur enchaînement s’estompe quelque peu au profit du plaisir de l’instant. Dans les passages lents elle fait preuve d’un toucher subtil et d’une conduite du discours irréprochable, réussissant la difficile gageure de ralentir à ce point le tempo sans jamais désagréger la phrase musicale. Dans les passages rapides elle semble avoir dix doigts à chaque main tant les notes s’enchaînent avec une facilité déconcertante tout en restant là aussi admirablement phrasés. Enfin, dans les passages les plus puissants et tumultueux, elle fait preuve d’un engagement et d’une fougue de feu, brûlant le clavier sous ses doigts, et si le tempo va parfois trop loin pour la clarté musicale, la maîtrise de la sonorité reste sans défaut. A l’issue de l’écoute de cette sonate de Liszt fougueuse, haletante voire hallucinée, on se dit que, même si cite elle-même dans ses références Richter, Gould et Martha Argerich, c’est plutôt au Horowitz des années 40 tel que Sony nous l’a restitué en CD historique que l’on pense avec les mêmes qualités et un peu les mêmes excès.

La suite du concert montra que la belle géorgienne devait avoir ce style gravé dans son ADN car elle y fut d’une absolue constance. Tout d’abord avec une Ballade n°4 commencée prématurément dans le brouhaha d’une salle qui ne s’était pas encore tue (sur son élan la pianiste fera malheureusement de même au lancement des deux sonates qui suivirent), qui se développa « presque » sobrement. Puis vint la Sonate n°2 de Chopin dont on craignait a priori qu’elle souffre plus que les autres du tempérament de la pianiste. De fait cette sonate manqua de netteté à son début mais ce ne fut que passager. Le développement du premier mouvement et du scherzo tirèrent l’œuvre sans surprise du côté de Liszt par leur éclat, alors que la Marche funèbre se développa dans un implacable crescendo suivi d’une furia déchaînée pour le Presto final qui déclencha instantanément les bravos d’un public conquis. Alors que dire d’une phénoménale Sonate n°7 de Prokofiev toute en doigts d’acier et poigne de fer dans un gant de velours, sommet de ce concert, qui pulvérisa toutes réserves imaginables et dont le Precipitato conclusif justifia au combien son titre.

Emportée par sa générosité Khatia Buniatishvili offrit au public deux bis lisztiens, un délicat Rêve d’amour suivi d’une bouillonnante Méphisto Valse qui souleva littéralement le public de son siège, achevant la soirée sur une standing ovation méritée tant les talents de cette jeune musicienne sont évidents. Voilà en tout cas une pianiste qui ne laisse pas indifférent, dont les prestations, d’un niveau pianistique époustouflant, sont déjà jouissives même si encore imparfaites. Gageons que lorsque la jeune lionne rugissante de Géorgie aura gagné encore en maturité et qu’elle saura mieux domestiquer son énergie, elle nous offrira pour longtemps encore de sacrés morceaux de musique.

Crédit photographique : Khatia Buniatishvili © Esther Haase /Sony Classical Int.

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