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Star recherchée par les médias anglo-saxons qui aiment relayer ses initiatives, comme son « Violon nu » un album gratuit dont le titre aguicheur ne dévoile aucune frivolité sur le plan musical, Tasmin Little poursuit une carrière discrète en terres francophones. Grande défenseure de la musique de Delius, dont on célèbre le cent-cinquantième anniversaire en 2012, elle a contribué à faire sortir sa musique de l’image figée et nostalgique qu’ont donné de lui ses compatriotes anglais des années 70 et 80. Entretien avec ResMusica autour de Delius, Ravel et du rôle de l’artiste dans l’avenir de la musique classique.

Nos dossiers : Cordes et archet – Delius 2012

 

ResMusica: Vous comptez parmi les rares musiciens qui ont défendu la musique de tout au long de leur carrière. Vous l’interprétez en concert régulièrement et dernièrement aux Prom’s de Londres, vous l’enregistrez pour EMI ou Chandos, et vous lui avez consacré des émissions à la BBC. Avez-vous constaté une évolution dans la manière dont sa musique est perçue et reçue par le public, au Royaume-Uni et ailleurs ?
 : Je suis convaincue qu’il y a eu un changement d’attitude envers la musique de Delius et cette année d’anniversaire a fait beaucoup pour promouvoir sa musique. Le principal problème dans le passé a été le manque d’empressement de certains organisateurs de concerts à le mettre au programme, mais je pense qu’il restera toujours un compositeur qui divise l’opinion. Ceci dit, j’ai toujours eu un retour merveilleux de la part de mon public, partout et toujours quand j’ai joué sa musique.
En fait, une des plus incroyables réactions à sa musique s’est passée à Paris à l’issue d’un de mes concerts, quand j’ai interprété la Sonate pour violon n°2 avec Piers Lane au piano. Une dame âgée au premier rang a bondi de son siège, au moment où l’accord final venait de s’achever, et elle cria au sommet de sa voix « Merveilleux !!!!!! ». Je ne l’oublierai jamais !

RM: Lorsqu’on écoute les enregistrements de la musique orchestrale de Delius faite au Royaume-Uni dans la dernière décennie, il semble que les musiciens jouent sa musique avec beaucoup plus d’attention et de personnalité que dans les années 70 et 80. Avez-vous vu vos collègues musiciens améliorer leur compréhension de sa musique?
TL: J’ai effectivement l’impression que des chefs tels que Charles Mackerras, Richard Hickox et Vernon Handley ont fait beaucoup pour amener le côté passionnel de Delius au premier plan. Peut-être était-ce le cas pour une grand partie de la musique anglaise, pas seulement Delius, mais aussi Vaughan Williams, d’être jouée avec un son trop pâle pendant les années 70 et 80. Pour ma part, je savais que je voulais faire ressortir le flux et le reflux et le côté musculaire de sa musique, et je me souviens que cela a créé quelques ondes de choc quand j’ai commencé à jouer de cette façon dans le début des années 90. Cependant, je suis ravie de voir que les gens sont de plus en plus conscients qu’il est crucial de définir et de conduire la musique vers certains points, pour ensuite laisser de l’espace pour la réflexion. Pour moi, c’est l’équilibre entre ces deux aspects qui vont créer les meilleures interprétations.

RM: Votre dernier enregistrement du Concerto pour violon et du Double Concerto de Delius a été acclamé par la presse musicale français, y compris par une Clef ResMusica (Chandos). La musique de Delius et son atmosphère sont en réalité difficiles à saisir. A quel moment de votre carrière avez-vous eu le sentiment que vous aviez «maîtrisé» sa musique? Et qu’est-ce qui vous a donné l’impression que vous y étiez parvenue?
TL : Je pense que mes interprétations sont encore en développement et donc je ne suis pas sûre que je pourrai jamais avoir l’impression d’avoir tout à fait «maîtrisé» la musique! Cependant, j’ai commencé à me sentir plus à l’aise dans mes interprétations après avoir enregistré les sonates pour violon avec Piers Lane en 1997. En fait, j’ai été absolument ravie que nous ayons obtenu un Diapason d’Or pour cet enregistrement et il reste un de mes enregistrements préférés.

RM: Un de vos disques réunit Ravel, Poulenc, Debussy et Delius. Quels liens voyez-vous entre eux, à part le fait qu’ils vivaient en France à la même époque ?
TL : Ils sont tous si différents, mais il y a un facteur d’unification qui un sentiment de l’éphémère dans la musique. La musique évolue à un rythme très rapide et chacune des sonates françaises est très concise – il n’y a pas une seule note perdue. Mais évidemment, ils ont une individualité formidable de leur style.

RM: Ravel joue un rôle plus important dans votre répertoire que les autres compositeurs français, qu’est-ce qui vous attire dans sa musique?
TL: J’adore absolument les harmonies évocatrices de la musique de Ravel – cette sensualité stupéfiante qui est souvent teintée d’une saveur espagnole aussi. Il est un maître orchestrateur et j’aurais aimé qu’il ait écrit un concerto pour violon! Récemment, j’ai travaillé le magnifique joyau de sa sonate, l’opus posthume, avec cette section centrale de la pièce qui est comme se prélasser au soleil dans un champ de maïs! Le Trio est un morceau que j’adore jouer quand j’en ai l’occasion – la mélancolie du premier mouvement, la danse folle du Pantoum, la tragédie déchirante de la Passacaille et la lumière dansant sur l’eau du Final. Et, sans oublier la Sonate en sol majeur, qui est comme trois Tableaux, chacun si différents dans leur style et absolument concentrés à l’essentiel.

RM: Votre initiative « The Naked Violin » (« Le Violon nu »), un album gratuit publié sur votre site, a créé beaucoup d’intérêt au Royaume-Uni, mais aussi au niveau international. Il s’agissait en 2008 d’une tentative provocatrice pour démontrer comment les artistes pouvaient promouvoir leur propre travail. Quelle était la motivation à l’époque?
TL: La motivation était ma croyance de longue date que tout le monde, peu importe son parcours personnel, peut apprécier de bonne foi la musique classique. Je voulais enlever autant d’obstacles que je le pouvais et toucher autant de personnes que possible, pour voir s’il y avait des gens qui viendraient vers la musique classique alors qu’ils ne l’avaient jamais écouté auparavant. Mon intuition était bonne – j’ai été inondée de lettres de partout dans le monde et le message était clair. Oui, tout le monde peut apprécier la musique classique, même si elles n’avaient jamais pensé à en écouter avant.

RM: Qu’avez-vous appris de cette initiative, et comment voyez-vous votre rôle, en tant que soliste, pour façonner l’avenir de la musique classique?
TL : Je suis très fière de ce « Naked violin » car j’ai passé beaucoup de temps et j’ai mis énormément de réflexion afin de le rendre aussi accessible que possible, et les résultats ont été au-delà de ce que j’avais cru possible. Ce que j’ai appris, c’est que les gens aiment quand un artiste s’adresse à eux. Je vais régulièrement à la rencontre des gens afin de faire connaître la musique dans des endroits où elle n’est pas souvent entendue, et la réponse est toujours exceptionnellement gratifiante. Nous devons continuer à toucher des auditoires de différentes manières – et pas seulement à travers l’Internet, mais en contact direct avec nos communautés. Je pense que cela va être de plus en plus important en termes de renforcement des communautés et pour maintenir la musique bien vivante dans les années à venir.

Photo : © Melanie Winning

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