Ballets de Noverre à l’Opéra-Comique : un contrepoint contrasté

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Paris. Opéra-Comique. 22-XII-2012. Jean-Joseph Rodolphe (1730-1812) : ballets d’action sur des arguments de Jean-Georges Noverre (1727-1810) : Renaud et Armide, Médée et Jason, musiques créées respectivement en 1760 et en 1763. Version scénique. Avec : Sabine Novel : Armide ; Noah Hellwig : Renaud ; Olivier Collin, le Chevalier Danois ; Bruno Benne : Ubalde ; Sarah Berreby : Médée ; Adrian Navarro : Jason ; Émilie Brégougnon : Créüse ; Daniel Housset : Créon. Chorégraphie : Marie-Geneviève Massé. Compagnie L’Éventail. Mise en scène : Vincent Tavernier. Décors : Antoine Fontaine. Costumes : Olivier Bériot. Lumières : Hervé Gary. Le Concert Spirituel, direction musicale: Hervé Niquet.

Le répertoire lyrique baroque connaît un renouveau depuis quelques décennies absolument considérable, et l’intérêt de recréations d’opéras du XVIIIème siècle n’a pas connu de parallèle pour les œuvres chorégraphiques de la même période. Certes, il y a quelques œuvres oubliées du XIXème siècle finissant qui connaissent une nouvelle vie sous les doigts de chorégraphes qui établissent une nouvelle partition, mais les périodes baroque et classique pâtissent encore de difficultés qui font redouter des spectacles basés sur les livrets et musiques de ballets antérieurs à l’autonomisation du ballet.

En effet, il a fallu attendre Noverre, qui connut en son temps une gloire égale à celle de Mozart, pour que la danse perde sa fonction d’agrément, et devienne un art théâtral indépendant. Remonter deux ballets au succès européen d’alors, comme cela est proposé par la collaboration du Centre de Musique Baroque de Versailles, et la compagnie L’Eventail, expose à la double tâche de décevoir ceux qui attendent une pure « baroquerie » (fantasmée et sublimée) et de ne pas contenter ceux qui n’y verront qu’une kitscherie remise sous une contemporanéité soumise à une tendance ou à une mode affranchie des conventions du genre.

Remonter, avec une certaine envergure par l’emploi des décors et costumes à partir des esquisses originales et avec la volonté d’actualiser la lisibilité de l’action par une musique jugée plus appropriée, n’est donc pas sans périls, surtout que la chorégraphie reste muette, là où les partitions musicales laissent entrevoir ce qu’avaient pu être les œuvres véritablement entendues comme telles, « à l’époque ». Comment alors émettre un avis, juste et impartial, quand les recherches n’enrichissent pas le propos, tout en semblant légitimer celui qui les profère? En extirpant les deux œuvres proposées ce soir d’un contexte de recréation philologique, que reste-t-il du spectacle, et avant tout, de l’impression laissée sur le spectateur?

Renaud et Armide et Médée et Jason s’appuient sur des thèmes qui auraient gagnés à être plus emphatiques: on a vite fait de trouver ridicules des chutes et des mains à terre répétées et triviales. On retrouve à la limite ce qu’il y a de moins critiquable dans la chorégraphie qui laisse apercevoir une sorte de construction bâtarde entre les positions baroques (ses ports de poignets, ses directions multiples, les battements du cou de pied, etc.), plus académiques (avec quelques tics, comme des tours attitudes devant en-dehors), plus contemporains (des sauts virtuoses aux noms inconnus). Il reste assez surprenant de voir des irrévérencieux baisers (des fois que l’on n’aurait pas bien vu dans la première partie, il y a quelques récidives dans la deuxième), une Armide aux pieds nus (!), une pantomime évacuée. Il reste toutefois quelques interrogations stylistiques (un jupon est-il vraiment fait pour être visible?, les hommes devraient-ils vraiment porter les femmes?, etc.)

S’il avait fallu trouver ici, non l’art de Noverre (cela aurait été fat et inutile), mais la modernité que celui-ci apporta à l’art chorégraphique, on relèvera l’équilibre des parties entre les hommes et les femmes, ce qui n’est pas sans souligner la place prédominante que prendra la ballerine au siècle suivant (alors que la femme était d’une présence plus pondérée jusqu’alors), l’intégration du drame dans l’utilisation intéressante des changements à vue, si français et si censément fascinants.

On ne déclinera aucunement les performances des danseurs, tant le groupe paraît homogène, sans tout à fait saisir ce qu’il y a de sensationnel ou d' »élevant », et la puissance d’une Médée triomphante et quelques moments attendrissants (les enfants commissionnaires du malheur) rendant plus clairement justice à cette pièce que le pas de deux amélioré de Renaud et Armide. En ce sens, retirer la puissance expressive des ensembles ne rend pas plus intime les errements introspectifs bafoués des héros.

Un orchestre tonitruant avec un arrangement musical foncièrement tronçonné ne permettent l’exploitation d’une finesse artistique très poussée, mais peut sembler efficace. Ou comment un goût douteux dicte, par défaut, ce qu’est le style…

Dire qu’il aura fallu attendre les dernières secondes pour qu’enfin l’on puisse voir les effets que doivent produire les tableaux, alors que Médée s’envole dans les airs, les colonnes du palais de Créon brisées, et les Enfers sur terre!

Crédit photographique : © Pierre Grosbois

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