La Scène, Opéra, Opéras

Théâtrale Manon à Bâle

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Bâle. Theater Basel, Grande salle. 7-II-2013. Jules Massenet (1842-1912), Manon, opéra en cinq actes, sur un livret d’Henri Meilhac et Philippe Gille, d’après le roman Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut de l’Abbé Prévost. Elmar Goerden, mise en scène ; Gladkova Hoffmann-Galina, chorégraphie ; Silvia Merlo et Ulf Stengl, décors ; Lydia Kirchleitner, costumes ; Christopher Baumann, dramaturgie ; Roland Edrich, lumières. Avec : Maya Boog, Manon Lescaut ; Andrej Dunaev, Le chevalier des Grieux ; Eugene Chan, Lescaut ; Karl-Heinz Brandt, Guillot de Morfontaine ; Ashley Prewett, Monsieur de Brétigny ; Andrew Murphy, Le comte des Grieux ; Andrea Suter, Poussette ; Lilia Tripodi, Javotte ; Rita Ahonen, Rosette ; Hendrik Köhler, L’Hôtelier ; Markus Nykänen, Un garde. Chœur du Theater Basel, Sinfonieorchester Basel, Enrico Delamboye, direction.

Manifestement, cette production a cherché à savoir quels lecteurs de l’abbé Prévost les deux librettistes (Henri Meilhac et Philippe Gille) furent. Comme pour retrouver l’alacrité d’un tableau que ses restaurateurs successifs ont rendu opaque, Elmar Goerden a essentiellement retenu l’écart dans lequel Manon et le chevalier se situent par rapport aux lieux où circulent et s’échangent les normes morales, sociales et politiques de leur temps. Exeunt le rococo (trop facilement associé à l’abbé Prévost) et la sensiblerie pseudo-romantique (prêtée à Massenet). Et bienvenue dans un des lieux emblématiques des côtoiements (jamais des échanges) individuels comme des inhumaines et anxieuses solitudes : l’aéroport. Chaque tableau de l’opéra y trouvera son lieu « propre » : hall d’arrivée (acte I, avec des distributeurs automatiques en guise d’auberge) ; camp de sans-abris, le long de l’aérogare (acte II) ; duty free shop (acte III) ; lieu de prière œcuménique (acte IV) ; et couloir de circulation (acte V).

Et comment Massenet et sa Manon résistent-ils à ce porte-à-faux ? Fort bien ; ce qu’ils abandonnent en mièvrerie sentimentale, ils le gagnent en effectivité théâtrale ; et ce que le rôle-titre perd en marchandage (pour supplier d’être rédimé, à l’acte V) se compense, largement, en dignité et autonomie personnelles accrues. En outre, ôter le sulpicien convenu fait saillir les plus fermes qualités (limpide flux mélodique ; sens du théâtre et des proportions dramaturgiques ; prosodie efficace ; et orchestration personnelle) d’un compositeur trop souvent gâté de paresse laiteuse. Et suscite d’immédiats rapprochements avec La traviata, écrite presque quatre décennies auparavant : Manon – le chevalier – le comte ne cousinent-ils pas avec un autre triangle bi-générationnel, Violetta – Alfredo – Germont ?

Pour intelligents que soient sa pensée et sa scénographie, cette production demeurerait une hypothèse, même séduisante, si Elmar Goerden n’était également un directeur d’acteurs sensible et rigoureux et n’avait un sens aigu de l’espace théâtral. Sobre (les usuels appareils électroniques, signalétiques d’une mise-en-scène « contemporaine » sont épargnés au spectateur) et visant droit, cette Manon, au-delà de l’Opéra de Graz qui l’a coproduite, mérite amplement de circuler dans de nombreux théâtres lyriques.

Le plateau vocal, où l’élocution de la langue française est plus qu’honorable, a été de belle tenue. Dans le rôle-titre, a été vive et touchante, avec sa silhouette actuelle (en débardeur et en short de jean) et avec son intelligence théâtrale. Si, vocalement, elle a convaincu lors des deux premiers actes, elle n’a pas toujours su densifier son timbre pour répondre à la gravité qui marque la destinée finale de son rôle ; gageons volontiers que l’appauvrissement en harmoniques aiguës et l’émission vocale partant en arrière qui ont crû dans les trois derniers actes résultent de la tension d’une première et auront disparu lors des représentations suivantes. Alliant la clarté mozartienne à la vaillance qui sied aux premiers opéras verdiens (donc en total contraste avec un Jonas Kaufmann), (chevalier des Grieux) a été le phare de cette distribution : son timbre solaire, son élégante musicalité ainsi que son expression sincère, sobre et puissamment intériorisée ont captivé et ému tout au long du spectacle. Le trio féminin (Poussette, Javotte et Rosette, alias trois hôtesses de l’air) a été piquant et alerte, tandis que le trio masculin, aux timbres bien individués, lui a été un robuste contrepoids. Hélas trop méconnu en France, le a offert une palette complète : intonation sûre (même dans les moments les plus chambristes), chaud mais élégant lyrisme, couleurs variées, plans lisibles et précision rythmique. Il est vrai que, à sa tête, est un évident chef de fosse : ce fin musicien a également un manifeste sens du théâtre et de la conduite d’un spectacle. Rien n’est jamais appuyé mais la partition est fidèlement rendue, tandis que les chanteurs sont évidemment soutenus. Après une élégiaque Kat’a Kabanová en octobre dernier dans cette même salle, sa Manon n’en est pas moins accomplie.

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Bâle. Theater Basel, Grande salle. 7-II-2013. Jules Massenet (1842-1912), Manon, opéra en cinq actes, sur un livret d’Henri Meilhac et Philippe Gille, d’après le roman Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut de l’Abbé Prévost. Elmar Goerden, mise en scène ; Gladkova Hoffmann-Galina, chorégraphie ; Silvia Merlo et Ulf Stengl, décors ; Lydia Kirchleitner, costumes ; Christopher Baumann, dramaturgie ; Roland Edrich, lumières. Avec : Maya Boog, Manon Lescaut ; Andrej Dunaev, Le chevalier des Grieux ; Eugene Chan, Lescaut ; Karl-Heinz Brandt, Guillot de Morfontaine ; Ashley Prewett, Monsieur de Brétigny ; Andrew Murphy, Le comte des Grieux ; Andrea Suter, Poussette ; Lilia Tripodi, Javotte ; Rita Ahonen, Rosette ; Hendrik Köhler, L’Hôtelier ; Markus Nykänen, Un garde. Chœur du Theater Basel, Sinfonieorchester Basel, Enrico Delamboye, direction.

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