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Saed Haddad, second rendez-vous avec 2e2M

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Auditorium Marcel Landowski du CRR de Paris. 28-III-2013. Jérôme Combier (né en 1971): Rust pour ensemble instrumental (CM de la nouvelle version); Saed Haddad (né en 1972): In Contradiction pour 2 violoncelles concertants et ensemble instrumental (CM); Zad Moultaka (né en 1967): Neb Ankh pour voix et support audio; Francesco Filidei (né en 1973) et Pierre Senges (né en 1968): L’Opera (forse) en huit sketches et un acte pour 1 lecteur et 6 instrumentistes. Amel Brahim-Djelloul, soprano; Pierre Senges, lecteur; Frédéric Baldassare, Annabelle Brey, violoncelles. Ensemble 2e2M; direction Pierre Roullier.

Pour ce second rendez-vous sur le plateau de l’Auditorium du CRR de Paris avec , le compositeur en résidence à l’, mettait au programme rien moins que trois créations qui l’amenaient, en fin de soirée, à « se mettre à table » avec cinq autres partenaires souffleurs – rappelons qu’il est excellent flûtiste – pour prendre part à la triste histoire des amours de l’oiseau et du poisson – comme dans la chanson de Juliette Gréco – concoctée avec un humour décapant par et Pierre Senges dans L’Opera (forse).

La musique de , qui ouvrait le concert, entretient des rapports très étroits avec l’univers plastique d’artistes comme Giorgio Morandi, Giuseppe Penone ou Raphaël Thierry dont les dessins-sable lui inspirent son très beau cycle des Vies silencieuses. Rust (qui signifie Rouille) suscite un même rapport à la matière, « aux recouvrements successifs de cette rouille » précise le compositeur, évoquant ici un tableau d’Anselm Kiefer « constitué de feuilles de plomb, de couleurs bleues denses, de rouille et de fleurs séchées »: c’est ce désir, inassouvi, d’accéder, via la matière sonore, à un rendu minéral et végétal qui incite le compositeur à retravailler la pièce qui était donnée ce soir dans sa nouvelle version. Les sonorités comme érodées et fragmentées sont finement détaillées sous l’effet de modes de jeu très diversifiés et d’une percussion active incluant l’énigmatique steel-drum; mais l’écriture, conçue dans le registre un rien « végétatif », et trop uniformément grave peut-être, des trombones et clarinettes basses, peinait à maintenir la tension de l’écoute.

Chez , la pensée philosophique, qui irrigue tout son travail de composition, préside à l’oeuvre dans In contradiction donnée, elle-aussi, dans sa nouvelle version. L’idée, défendue par le compositeur, de « La loi de l’unité des contraires » rejaillit ici dans une luxuriance instrumentale très saisissante. L’ensemble instrumental, atypique, invite sur le devant de la scène deux violoncelles « solistiques » – Frédéric Baldassare et Annabelle Brey – qui vont ménager des plages temporelles singulières dans un univers par ailleurs très organique et vivant, relevant d’une impressionnante maîtrise formelle. Un clavecin, certes discret, une clarinette contrebasse et un celesta très central participent d’un univers coloré, – des effluves de musique orientale y circulent – d’une écriture lumineuse, d’une grande fluidité et toujours inattendue, où la matière sonore délicatement ciselée traduit la fulgurance du geste et la hauteur du propos.

Le compositeur franco-libanais puise plus directement à la musique de ses origines lorsqu’il explore, par le biais de la voix – celle, envoûtante, d’ – les pouvoirs évocateurs et mystérieux de la mélopée orientale dans Neb Ankh qui désigne en arabe le sarcophage. A la partie vocale, écrite sur une langue imaginaire, s’agrègent les sons de la source électroacoustique, une musique d’objets très insolite au départ, dans un rapport duel qui semblait incarner la loi de l’unité des contraires chère à Haddad: la confrontation est très réussie, qui aiguise l’écoute des deux entités sonores, mais dont Moultaka rompt le charme à mesure, en laissant l’anecdotique pervertir la trouvaille d’origine.

L’ambiance est résolument festive en fin de concert avec L’Opéra (forse) mettant en synergie le texte savoureusement décalé de Pierre Senges et l’humour toscan de , un compositeur qui aime particulièrement mettre en scène le geste de l’instrumentiste. Les huit sketches de cet « opéra/minute » font alterner les interventions du lecteur – subtil Pierre Senges – et les moments de théâtre sonore joué par six musiciens assis autour de deux tables envahies par des petites « machines à bruit » aussi colorées que délicates: appeaux, rhombes, bouteilles, « glouglouteurs » et autre crécelle vont s’animer sous le geste expert des instrumentistes ; les plus « ailés » d’entre eux, Véronique Briel très aérienne, Véronique Fèvre plus aquatique et , bête de scène, font leur numéro en solo; la texture sonore y est toujours vibrante, sensible et délicieusement suggestive pour donner à cette féérie mi-drôle mi-cruelle une aura de merveilleux.

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