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La liberté d’expression de Fazil Say

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Paris, Salle Gaveau, 27-V-2013. Modeste Moussorgski (1839-1881) : Tableaux d’une exposition ; Johann Sebastien Bach (1685-1750) / Ferruccio Busoni (1866-1924) : Chaconne ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n° 32 en ut mineur op. 111. Fazil Say, piano.

En ouverture de la semaine célébrant le centenaire de la création (et d’un des plus grands scandales de l’histoire de la musique) du Sacre du printemps de Stravinsky, le pianiste turque devait jouer cette œuvre dans son récital de ce soir, mais « pour des raisons techniques liées au piano nécessaire à l’interprétation » selon les organisateurs du concert, il a été contraint de modifier entièrement le programme. Le pianiste a déjà parcouru de nombreuses villes du monde, dont Paris, avec la version à quatre mains du Sacre transcrite par le compositeur : sur la partie I qu’il a lui-même enregistrée sur un piano doté d’un système spécifique d’exécution automatique, il joue la partie II sur le même piano. Cela aurait été une belle occasion de magnifier cette musique de ballet, éminemment moderne même après cent printemps.

Mais le public n’a été aucunement déçu. Les trois monuments du répertoire du piano ont été joués avec tant d’originalité, que pourrait-on demander de plus pour goûter un esprit musical si vif ? Il commence avec les Tableaux d’une exposition, qu’on donne habituellement dans la seconde partie d’un récital. Dès les premières notes, la personnalité du pianiste s’impose clairement : il est dans son univers et non dans celui de Moussorgski. Son interprétation est remplie de contrastes nets, tant pour l’expression que pour la sonorité. Il suffit d’entendre les deux premières « promenade » : au début de l’œuvre, il fait sonner pleinement le piano avec beaucoup de fierté, et après « Gnome », la deuxième « promenade » est discrète, avec un son très atténué par l’utilisation de la pédale una corda — d’ailleurs il se sert très souvent de cette pédale gauche dans les trois pièces jouées lors de ce récital. Tout au long de sa visite à l’exposition, il va d’un extrême à un autre extrême de ses émotions, en constant balancement entre deux types d’affirmations, extériorisée et intériorisée. Dans la Chaconne, son approche ne change pas. La partition de Bach/Busoni semble être un prétexte pour montrer sa musique. D’où une sensation étrange : on a l’impression qu’il va jusqu’à transgresser les notations originales, mais il n’en est rien, il respecte entièrement ce qu’ont écrit les compositeurs. Toutefois il prend certaine liberté, par exemple, dans un court passage des Tableaux, il maintient des cordes avec des doigts pour étouffer le son, mais la partition ne l’interdit pas parce qu’aucune indication n’existe sur cette façon de jouer ! Voilà une liberté, si ingénieuse !

Dans la dernière Sonate de Beethoven, le plus frappant, c’est ce « swing » des notes pointées de la partie « L’istesso tempo » de l’« Arietta ». On sait que de nombreux musiciens font de même pour Bach, mais exécuter ainsi l’un des sommets de l’art beethovenien, il faut (encore) oser. Pourtant, cela paraît si naturel sous ses doigts que certains mélomanes le passeraient de côté !

En bis, quatre morceaux de sa composition, dont Jazz Fantasy Paganini, avec le célèbre thème de l’une de ses Caprices, qui a suscité un énorme enthousiasme dans l’auditoire, et Black Earth.

Il a prouvé, uniquement à travers la musique, que sa liberté d’expression est intacte, et nous nous en réjouissons plus que jamais.

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Paris, Salle Gaveau, 27-V-2013. Modeste Moussorgski (1839-1881) : Tableaux d’une exposition ; Johann Sebastien Bach (1685-1750) / Ferruccio Busoni (1866-1924) : Chaconne ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n° 32 en ut mineur op. 111. Fazil Say, piano.

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