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Manifeste : la création d’Aliados de Sebastian Rivas

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Théâtre de Gennevilliers. 14-VI-2013. Sebastian Rivas (né en 1975) : Aliados, opéra en un acte sur un livret d’Esteban Buch ; mise en scène Antoine Gindt ; réalisation live, Philippe Béziat ; scénographie Elise Capdenat ; lumières Daniel Levy. Nora Petročenko, mezzo soprano, Margaret Thatcher ; Lionel Peintre, baryton, Augusto Pinochet ; Mélanie Boisvert, soprano, une infirmière ; Thill Mantero, baryton, un officier ; Richard Dubleski, acteur-musicien, un conscrit argentin. Ensemble multilatérale, direction : Léo Warynski.

La réussite d’un opéra tient à la convergence active de nombreuses instances et de plusieurs personnalités qui œuvrent « de concert » pour instaurer une dramaturgie forte et ébranler les consciences. C’est ce que parviennent à faire avec un certain brio et dans Aliados (Les Alliés), l’opéra donné en création mondiale dans le cadre du festival de l’IRCAM Manifeste sur la scène du Théâtre de Gennevilliers.

Les deux artistes argentins, habités d’une même problématique historique, réveillent les mémoires en prenant comme scène centrale la visite de Margaret Thatcher à Augusto Pinochet en 1999 – la rencontre avait été diffusée au journal télévisé -, sur fond de guerre des Malouines qui, en 1982, faisait de l’Angleterre l’alliée du dictateur contre l’Argentine. Mais le livret d’ distord la réalité puisque les deux personnalités politiques ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes, l’un dans une chaise roulante et frisant la démence, la Dame de fer atteinte, quant à elle, de la maladie d’Alzeihmer: une façon assez radicale de régler ses comptes avec ces deux « monstres » à qui il n’appartient plus d’écrire l’Histoire. Les personnages principaux sont doublés par deux assistants, l’aide de camp et l’infirmière, « des opérateurs de leur mémoire défaillante », qui débattront plus sainement du conflit politique en question; sauf que chacun s’exprime dans sa langue, pointant ici l’incapacité à communiquer, même par personnes interposées. Un cinquième personnage, anti-héros qui hante tout l’opéra, est le Conscrit, « la chair à canon de l’histoire », le jeune argentin qui est envoyé à 18 ans sur le champ de bataille et qui hurle son incompréhension et son désengagement vis à vis d’une cause militaire qu’il n’a pas choisie. Gisant dans une sorte de linceul blanc dont il s’extirpe avec un geste scénique assez saisissant, c’est lui qui occupe le devant de la scène au début de l’opéra et avant le lever de rideau qui fait entrevoir, en fond de plateau et en transparence, l’ensemble instrumental.

La mise en scène d’ invite la vidéo en temps réel – celle de Philippe Béziat – un procédé certes très récurrent sur la scène actuelle mais qui suggère ici, dans cette dialectique du passé et du présent, de la fiction et du réel, un contrepoint d’espace et de temps qui est un des atouts de la réussite du spectacle. L’effet de zoom qu’autorise la vidéo, le traitement du détail des expressions et le mouvement de l’écran à la scène stimulent le regard du spectateur dont l’angle de vue est sans cesse modifié. Le sol est tapissé de photos reportage que la caméra projette comme une sorte de flash-info, au fil du propos.

Les cinq chanteurs/acteur sont en tout point remarquables, tant par l’incarnation de leur personnage que par leur tenue vocale: les deux anglaises, /Margaret Thatcher et /L’infirmière sont très convaincantes. /Pinochet, assis dans son fauteuil, déploie une dimension vocale et scénique très impressionnante; assisté par son aide de camp – le baryton très sombre de – il campe un tyran peu ragoûtant mais jamais surjoué, s’exprimant par bribes de phrases, dans sa langue maternelle très percutante. La vocalité souvent stylisée par varie selon les personnages et passe par les filtres de l’électronique. Chaque voix est également associée à un timbre instrumental: le Conscrit – l’acteur/musicien Richard Dubelski à vif – qui s’exprime dans un flux verbal très soutenu, éructe sur fond de guitare électrique souvent saturée. Avec un ensemble instrumental très réduit – autant d’instruments que de personnages, la percussion en sus – met à l’œuvre les ressorts de l’outil technologique en jouant sur les différents degrés de saturation d’un matériau très plastique qui colle assez justement à la dramaturgie. Abondamment relayé par l’électronique mais à la source du geste compositionnel, l’, dirigé ce soir avec beaucoup d’efficacité par , donnait sa dimension sonore à cette « action scénique » – au sens où l’entendait Luigi Nono – celle qui met au centre du projet opératique « la problématique historique, mémorielle et sociale ».

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