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Saga-Drøm ou la Légende de Gunnar

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

Saga-Drøm, poème symphonique de , mérite beaucoup mieux qu’une simple mention dans des notices expéditives par la réelle sensation et richesse auditives qu’il procure. Sa brièveté devrait constituer un atout décisif pour conduire nombre d’auditeurs à le découvrir et l’apprécier hautement.

 

Jean Sibelius au début de sa carrière avait composé une musique orchestrale intitulé En Saga. La composition initiale datait de 1891-1892 et sa version révisée fut réalisée en 1901-1902. En Saga ou Une Légende résultait de son contact intime, prolongé et itératif avec les vers de l’épopée nationale finlandaise, le Kalevala.

quelques années plus tard composa Un Rêve de légende inspiré lui par d’autres sources, plus occidentales et nordiques, contenues dans la saga islandaise, La Légende de Njáll le brûlé.

Etonnement Sibelius plus souvent ombrageux et méditatif se montre plus extérieur et extraverti que le jovial et démonstratif Nielsen pour le coup gravement inspiré par le thème littéraire de sa composition.

Sans doute trouva-t-il une autre source de stimulation, danoise celle-là, dans les thèmes dits « Grand Nord » dont s’était emparé son immense devancier (mais qu’il rencontra au Conservatoire de Copenhague dans les années 1880) que fut Johan Peter Emilius Hartmann (1805-1900), le grand maître danois du 19e siècle, en partage avec son gendre, plus marqué par le romantisme continental allemand inspiré par Mendelssohn, Niels Gade (1817-1890).

Le public artiste et mélomane de Copenhague put entendre ce poème, baptisé Saga-Drøm symphonique en création mondiale, lors d’un concert, le dernier de la saison, organisé par la Musik-Foreningen (Société danoise des concerts ou Société de musique), le 6 avril 1908, sous la direction du compositeur. Le même concert fut redonné deux jours plus tard.

Au programme figuraient également des œuvres de Mozart et Weber dirigées par Franz Neruda, un violoncelliste et chef né bohémien (1843-1915) et installé au Danemark et Hymnus Amoris (1897) de Nielsen conduit par le compositeur lui-même.

L’œuvre orchestrale longue d’un peu moins de 10 minutes, composée en 1907-1908 (le point final fut porté le 1er avril, cinq jours seulement avant la création) a reçu deux numéros dans le catalogue du compositeur : opus 29 et FS 46 (pour Dan Fog et Torben Schousboe, deux musicologues danois). La dédicace revenait à un compositeur suédois ami de Nielsen, Bror Beckman (1866-1929).

Saga-Drøm semble n’avoir que peu éveillé l’intérêt du public lors de ces deux soirées, tant dans l’audience que dans les comptes-rendus des critiques présents.

Le journal Dannobrog daté du 7 avril 1908, nota : « … il n’y a pas de musique du tout mais simplement une juxtaposition de sons et une éternelle construction allant du pianissimo au fortissimo. Mais où se trouve l’être intime du compositeur, son émotion, son cœur ? » Le critique parle de « succès d’estime ».

Un autre commentateur professionnel, le Danois William Behrend, par ailleurs historien de la musique (1861-1940), avance dans Illustreret (numéro du 3 mai 1908) que Saga-Drøm n’affiche guère de caractère musical spécialement nordique tout en lui reconnaissant un effet stimulant, toutefois diminuée par un manque de proportion.

Plus positives, les phrases de Robert Henriques (1858-1914), compositeur et critique musical, qui dans Vor Land paru le lendemain du concert (numéro du 7 avril) analyse les intentions de son ami Carl, soulignant le travail sur les aspects rêvés et concrets de la narration, sur la peinture de la confusion au milieu de la partition rendue par l’enchaînement successifs des idées, sur la cadence libre assurée par le trio de vent (flûte, hautbois et clarinette) rejoint ensuite par le basson, les violons et quelques trémolos de cymbales, sur la capacité du compositeur à exprimer son imagination de manière si personnelle…

La libre cadence à l’instant évoquée a été remarquée par d’autres chroniqueurs mais assez développée.

Dans le journal Politiken (29 novembre 1917), le compositeur confia : « J’aime beaucoup l’œuvre. Elle est presque toujours dans le tempo piano et musicalement elle assez radicalement construite. » Puis il en résume l’histoire. Il précise encore que le héros de la saga « rêve d’un meilleur et plus brillant futur pour l’espèce humaine… », indiquant qu’il avait tenté par le biais de tonalités en sourdine de créer des idées étranges générées par le rêve. « Il y a parmi d’autres choses quatre cadences pour hautbois, clarinette, basson et flûte qui avancent tout à fait librement les unes à côtés des autres, sans relations harmoniques et sans tempos notés par moi. Simplement quatre flots musicaux, chacun allant son propre chemin – différemment et au hasard pour chaque exécution – jusqu’à ce qu’ils se rencontrent à un point de repos, une espèce de flux où ils sont unifiés là. »

Carl Nielsen conçut l’idée d’un travail orchestral inspiré par la Saga de Njáll le Brûlé alors qu’il travaillait sur une musique pour le drame Tove, d’après l’écrivain danois Ludvig Holstein (1864-1943) au cours de l’hiver 1907-1908. Les premières idées thématiques existent dans la partition pour Tove (on y trouve des esquisses relatives au thème d’introduction pour clarinette et alto, à ce moment prévue pour cor). Une fois achevée la musique de Tove, en mars 1908, il ne lui fallut que peu de temps pour terminer une copie au propre datée, elle, du 1er avril. Le matériel orchestral fut réalisé dans la précipitation, la première étant prévue moins d’une semaine plus tard.

Ce n’est qu’un peu plus tard au cours de l’automne suivant Nielsen décida de dédier sa partition à son ami le compositeur suédois Bror Beckman. Lors d’un concert à Christiania il lui écrivit que Saga-Drøm n’était pas encore imprimé mais que son nom serait notifié sur la partition (lettre du 1er décembre 1908). Leur connaissance commune, le compositeur et chef d’orchestre suédois Ture Rangström (1884-1947), lui avait déjà fait part de la difficulté de faire jouer cette œuvre. Plusieurs années passeront avant que l’éditeur Wilhelm Hansen ne publie Saga-Drøm. Néanmoins, Nielsen le programma à plusieurs concerts qu’il dirigea lui-même. Notamment à Göteborg en 1914 et à Copenhague lors de son 50e anniversaire en 1916, mais le concert fut reporté et donné en novembre 1917. Pour cette dernière représentation des copies nouvelles furent finalisée par le copiste, corniste et élève du maître, Johannes Andersen (1890-1980). Les épreuves furent plus tard relues par le musicologue et compositeur danois Knut Jeppesen (1892-1974).

On traduit souvent Saga-Drøm par Rêve de légende mais il semble plus conforme au vœu de Nielsen d’utiliser le titre suivant : Le Rêve de Gunnar. En effet dans le texte, Gunnar de Hlidarende se trouvant sur le chemin de l’exil vers la Norvège traverse à cheval la rivière Tjors en compagnie de ses deux frères, Kolskeg et Hjort. Epuisé, il est gagné par le sommeil et demande à ses compagnons de route de le laisser se reposer quelques instants. Il s’endort. « A présent Gunnar rêve, laissons-le rêver tranquillement. » Cette phrase donne tout son sens au développement musical souhaité par Carl Nielsen. Il s’agite tellement que ses frères songent un instant le réveiller. Ils décident de le laisser profiter de son rêve ou plutôt son cauchemar. Gunnar se voit poursuivit et assailli par des loups, lesquels tuent l’un de ses frères tandis qu’avec le survivant il extermine les assaillants. L’action se ralentit, le cauchemar s’atténue et disparaît. Lorsqu’il se réveille enfin il s’avère que le rêve était terriblement prémonitoire. Les loups en fait figuraient leurs ennemis, les compagnons de Gunnar s’étaient défendus avec courage et bravoure mais Hjort avait été tué par les loups.

Nielsen ne s’engagea nullement dans une narration chirurgicale ou un suivi descriptif précis de l’histoire mais il fut néanmoins fortement marqué par le rendu d’un climat irréel voire immatériel tout à fait singulier fort éloigné de l’atmosphère épique et extérieure du poème symphonique quasi éponyme de son exact contemporain finlandais. Le Danois réussit cette évocation des légendes du Nord. Saga-Drøm baigne dans une sorte d’irréalité froide et blafarde, menaçante, manifestement statique et intériorisée, majoritairement rêveuse, assez proche de ce qu’on ressent dans les parties initiale et finale d’Hélios, avec prédominance des cordes dans le registre grave et le travail des cuivres et également une intéressante variété émotionnelle prégnante.

Si l’on excepte l’ouverture Hélios, Saga-Drøm est le premier des trois poèmes symphoniques composés par lui. Le suivant Pan et Syrinx apparaîtra une dizaine d’années plus tard.

A l’époque de l’élaboration de Saga-Drøm, Nielsen, bien que très sollicité, bénéficiait encore de suffisamment de temps libre pour se cultiver, lire notamment.

 

Qu’entend-on à l’écoute de Saga-Drøm ?

Majoritairement, il règne dans ce poème symphonique une atmosphère brumeuse, mystérieuse et vaguement menaçante. Le climat, tour à tour lourd et vif, figure sans aucun doute la traduction du texte islandais par le compositeur à présent âgé de 43 ans qui dote sa narration de deux sections dominées par les cuivres nobles et exaltants, traités en choral réussi tandis que la pesanteur ambiante revient principalement aux cordes graves, aux cors et aux trombones.

Cette œuvre présente une parenté structurelle certaine avec une autre courte musique pour orchestre de Nielsen, la magnifique musique solaire d’Hélios composée surtout lors d’un séjour prolongé au pied du Parthénon d’Athènes en 1903.

Aussi bien Hélios que Saga-Drøm développent une forte et singulière sensation témoignant de la pensée structurée d’un compositeur certainement guidé par un programme (ici géographique, là légendaire) mais avant tout soucieux de ne pas se laisser enfermer dans une description programmatique risquant d’aboutir à la sclérose ou la banalité. Saga-Drøm, musique non narrative, très intériorisée, figure avec talent le monde du rêve avec ses images floues, ses plans vaguement définis, ses histoires défilant au ralenti avant de bientôt s’évanouir, ses ressentis émotionnels successifs dispensés de qualificatifs précis mais néanmoins prégnants. Tout cela en moins d’une dizaine de minutes qui se déroulent musicalement comme suit.

Saga-Drøm commence par une section calme et retenue, presque solennelle, notée Andante tranquillo, au sein de laquelle dominent les couleurs sombres des altos et des clarinettes avant que ne se fasse entendre un thème choral confié aux trombones.

Se présente bientôt un thème légèrement perturbateur de sonnerie (flûte et violons) néanmoins transformé rapidement en une sorte de danse populaire retenue traitée à la manière d’une fugue bientôt mêlée à un choral de cuivres. On note alors un pizzicato rapide des cordes et un trait apaisé du hautbois repris par les autres vents. Un choral brumeux s’installe mais très brièvement car un fugato s’anime et aboutit à une cadence faisant appels aux différents pupitres traités avec calme.

Vient à présent, nous sommes juste avant la section finale, une page considérée comme féérique, très élaborée, en fait une cadence confiée aux bois (flûte, hautbois, clarinette, bassons) mais également aux cymbales, glockenspiel et cordes, qui a la particularité de préfigurer la technique aléatoire puisque les instruments sont libres de s’exprimer (cadences différentes successives laissées à l’initiative de chaque instrumentiste) dans le cadre d’un tempo indiqué (à savoir 100 noires à la minutes). D’où un rendu sonore à la fois nébuleux et onirique. Vers la fin de cette partie les violons interviennent plus lentement (noire à 72) et tous répondent aux ordres du chef d’orchestre qui reprend alors totalement la main. Signalons que Carl Nielsen réutilisera cette technique dans une des sections de la musique d’Aladdin : la Scène du marché. Là, quatre orchestres jouent simultanément cette fois dans leur propre tempo.

On assiste au retour du choral sous la forme d’une douce fanfare de trompettes. Avancé vers une coda tranquille et apaisée où les cordes graves retournent dans l’ombre avec réapparition du thème blafard et ténébreux de l’introduction.

Discographie

Les enregistrements disponibles sont assez nombreux et pour beaucoup assez facilement procurables. En dépit de différences interprétatives bien logiques, les lectures diverses ne différent pas très sensiblement les unes des autres.

Parmi les gravures les plus réussies, toujours couplées à d’autres musiques du maître danois, nous proposerons les réalisations suivantes :

+ Erik Tuxen, Orchestra symphonique de la Radio danoise, 1957, Danacord DACO 355.

+ Tor Mann, Orchestre philharmonique royal de Stockholm, 1961, Danacord DACO 627-630.

+ Igor Markevitch, Orchestre royal danois, 1965, Turnabout TV 4086/34085.

+ Jascha Horenstein, New Philharmonia, 1969, Unicorn UKCD 2023.

+ Herbert Blomstedt, Orchestre symphonique de la Radio danoise, 1975, EMI SLS 5027.

+ Tamas Vetö, Orchestre symphonique d’Odense, 1988, Big Ben 571-0112.

+ Neeme Järvi, Orchestre symphonique de Göteborg, 1995, DG 447 757-2.

+ Guennadi Rojdestvensky, Orchestre symphonique de la Radio danoise, 1993, Chandos CHAN 9287.

+ Edward Serov, Orchestre symphoniqe d’Odense, 1994, Kontrapunkt 32 193.

+ Neeme Järvi, Orchestre symphonique de Göteborg, 1995, DG 447 757-2.

+ Niklas Willén, Orchestre symphonique du Sud Jutland, 2002, Naxos 8.557164.

 

Pour davantage d’informations, on lira les textes complémentaires suivants :

La Saga de Njáll le Brûlé. Sagas islandaises. Traduction et notes de Régis Boyer. Gallimard NRF La Pléiade. 1987.

Jean-Luc Caron. Carl Nielsen. L’Age d’Homme. 1990.

Peter Hauge. Saga-Drøm. Texte de la Préface de l’édition complète du Catalogue Carl Nielsen /Carl Nielsen Udgaven CN 00034.

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