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George Benjamin invité au Pays de la Meije

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Briançon, église de la Collégiale. 03-VIII-2013. Oeuvres de George Benjamin, Alexander Goehr, Henry Purcell, Caroline Marçot. Emilie Renard, mezzo-soprano ; Pascal Bertin, contre-ténor ; Consort Sit Fast, direction : Maxime Pascal.
Briançon, église de la Collégiale. 03-VIII-2013. Oeuvres de Henry Purcell, George Benjamin, Christian Mason. Hila Plitmann, soprano ; Susan Bickley, contralto ; London Sinfonietta, direction : George Benjamin

Comme chaque année, le Festival Messiaen s’exportait à Briançon pour une journée qui constitue l’un des moments forts de la manifestation. C’est dans la Collégiale, où France Musique avait posé ses micros, qu’avaient lieu cette année les concerts, invitant en soirée rien moins que le sous la baguette de .

L’ampleur de l’édifice n’était pas vraiment favorable au Consort de violes Sit Fast qui s’y installait pour le concert de 17 heures. Cet ensemble implanté en Angleterre est né du désir de faire revivre l’Âge d’or de la musique pour viole du Siècle élisabethain mais aussi d’aborder des pièces plus récentes comme celles qui étaient mises ce soir au programme. Y figuraient les deux compositeurs invités, et , ainsi qu’une création, commande du Festival Messiaen, de la compositrice et chanteuse . et ses Fantasias, – synthèse accomplie de toutes les richesses de la polyphonie des XVIème et XVIIème siècles – s’inscrivaient en filigrane dans un programme extrêmement long incluant les phases d’accordage très fréquent de ces instruments aussi sensibles que capricieux.

La pièce interminable d’ (3 Sonnets and 2 Fantasias, opus 68) que la majorité du public – excepté peut-être les privilégiés du premier rang – ne pouvait apprécier à sa juste valeur dans une acoustique aussi peu porteuse, laissait cependant s’épanouir la superbe voix du contre-ténor dans les trois sonnets sur des textes de Shakespeare et Robert Frost. L’écriture bien ciselée, souvent en duo ou trio de violes de Tratti-ritratto de ressortait avec plus de bonheur, telles ces colonnes d’accords s’élevant vers la voute de l’édifice à l’instar des jeux de gambe sur l’orgue. Bravant tous les inconforts de l’écoute, Upon silence pour mezzo-soprano et cinq violes de George Benjamin s’imposait avec l’évidence du chef d’oeuvre. La pièce est écrite en 1990, au sortir d’une crise d’inspiration. L’idée d’intégrer des instruments anciens dans ses oeuvres donne un nouvel élan au compositeur qui désirait écrire une élégie à la mémoire de son ami Michael Vyner, le fondateur du . Il confie à une voix de mezzo-soprano – émouvante – un poème de Yeats et tisse autour un réseau de sonorités encore inexplorées que lui procurait alors cette nouvelle famille d’instruments: jeu sur les harmoniques naturelles, pizzicati résonants, trémolos extrêmement rapides… Sous la direction très précise de Maxime Pascal, l’ensemble Sit Fast, merveilleusement réactif, mettait tout son talent au service d’une oeuvre poétique autant qu’inventive.

George Benjamin était à la tête du London Sinfonietta pour le concert du soir où les pièces de , l’un de ses élèves, et d’ s’affichaient aux côtés de celles du Maître.

Le concert débutait un peu fébrilement avec la transcription pour clarinette, violon, violoncelle et célesta de la Fantasia VII de Henry Purcell – une des Fantasias interprétées précédemment par Sit Fast – transcription réalisée par Benjamin. On entendait ensuite Noctilucence de (né en 1984), une oeuvre laissant deviner la personnalité très affirmée de son concepteur à travers le radicalisme des options et la fermeté de la conduite formelle.

At First light, autre chef d’oeuvre, orchestral celui-là, est inspiré d’une toile de Turner: Norham castel: sunrise. Benjamin l’écrit à 22 ans, époque où il était très proche de Tristan Murail; ce triptyque laisse percevoir tout ce qu’il doit aux compositeurs spectraux en matière de textures et de couleurs. L’orchestration y est flamboyante mais garante d’une admirable transparence. Le London Sinfonietta, dont certains instrumentistes étaient déjà là à la création, en donnait une version saisissante dans l’acoustique généreuse de la Collégiale.

On entendait en seconde partie Into the little Hill pour soprano, contralto et 15 musiciens, le premier ouvrage lyrique de Benjamin créé en 2006 dans le cadre du Festival d’Automne de Paris; le compositeur initiait une collaboration fructueuse avec le dramaturge britannique Martin Crimp qui signe à nouveau le livret de l’opéra Written on skin, créé à Aix en Provence en 2012.

Donné ce soir en version de concert, Into the little Hill, sous-titré « conte musical en deux parties », n’est pas à proprement parler un opéra même s’il concentre en 40′ et deux personnages l’histoire « hyper-affûtée, précise, hyper-condensée » que Martin Crimp élabore à partir du conte populaire allemand du Joueur de flûte de Hamelin. Les deux chanteuses endossent quatre à cinq rôles chacune et incarne la foule lorsqu’elles chantent en même temps. Comme il le fera à partir de la légende de Guillaume de Cabestany dans Written on skin, Martin Crimp conçoit une trame littéraire ouverte à de multiples interprétations et questionnements en lien avec l’Histoire de nos sociétés.

Benjamin quant à lui enrichit sa palette sonore de timbres singuliers comme celui du cymbalum, de la clarinette contrebasse, du cor de basset, de la mandoline… travaillant à l’équilibre sonore avec les voix dans cette manière concentrée et économe exigée par le texte même.

Aux côtés du compositeur, Hila Plitmann, soprano à la voix lumineuse et contralto tenaient le devant de la scène avec une autorité vocale stupéfiante. Mais la tension dramatique remarquablement entretenue réside dans la convergence mystérieuse du chant et de l’écriture orchestrale, « ce formidable réseau compositionnel tapi sous l’œuvre » que l’auditeur pressent sans en percer le secret.

Crédit photographique :  © GR Millard

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