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Elisabeth Leonskaja et Daniil Trifonov enchantent Septembre musical

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Montreux. Auditorium Stravinski. 31-VIII-2013. Edvard Grieg, Concerto pour piano et orchestre, en la mineur, opus 16 ; Sergey Prokofiev, Symphonie n°5, en si bémol majeur, opus 100. Avec : Elisabeth Leonskaja, piano ; Orchestre de la Suisse Romande ; Neeme Järvi, direction musicale.

Vevey. Théâtre de Vevey. 01-IX-2013. Daniil Trifonov, Sonate en quatre mouvements [première audition mondiale] ; Nikolaï Medtner, Contes de fées (extraits : opus 51/2, en la mineur ; opus 26/1, en mi bémol majeur ; opus 20/1, en si bémol majeur) ; Igor Stravinsky, L’Oiseau de feu, transcription par Guido Agosti (extraits : Danse infernale ; Berceuse ; Finale) ; Daniil Trifonov, autour des Vingt-quatre préludes, opus 28, de Frédéric Chopin. Avec : Daniil Trifonov, piano.

À qui croit que, après son éphémère passage parmi nous, un géant continue d’inspirer les (sir)vivants et leur dessine des sillons à suivre, les deux premiers jours du Septembre musical de Montreux – Vevey ont enchanté le cœur : au travers de deux hautes figures du piano – et , à trois générations d’écart, et chacun dans son domaine –, l’ombre de Svjatoslav Richter a plané au-dessus de la douce riviera helvétique.

Elisabeth Leonskaja, photo 1, par Yunus Durukan et ont déplacé le tandem d’œuvres élues (Concerto pour piano de Grieg et Symphonie n°5 de Prokofiev) vers les espaces boréaux, entre Scandinavie, terres baltes et infini sibérien. Ne louchant plus vers le clinquant d’un parechoc chromé de Buick (façon Lang Lang), l’opus 16 de Grieg s’est tendrement incliné vers Sergey Rachmaninov (les disques que ce dernier laissa rappellent combien son jeu et sa pensée musicaux allièrent introspection, pudeur, économie et mélancolie), au point d’en presque devenir le concerto n°0. Cette inclination n’a pas été pétition de principe : les interprètes l’ont profondément nourrie. Sans le crier sur les toits, Elisabeth Leonskaja a rappelé son compagnonnage avec Svjatoslav Richter, plus précisément avec la veine poétique de ce dernier, en fidélité à Pouchkine, lorsque la poésie envahit toute la vie, la transperce et la traverse, la hante sans rémission. Les fameux traits d’octave qui ouvrent ce concerto n’ont pas été un portique vers un barnum du clavier, mais un appel vers l’intimité et la confidence, vers le chant selon Bellini et Chopin. Sculptant une myriade de plans sonores et révélant de multiples temporalités, Elisabeth Leonskaja a pris chaque auditeur par la main et l’a doucement emmené au plus profond de l’intime romantique, entre Choses vues et Les âmes mortes (noter le réel, jusqu’à la fantasmagorie), La vie antérieure (déployer les infinis replis de la mélancolie) et la pouchkinienne Nature immanente (un chant universel et inextinguible). Ce concerto a passé comme un rêve éveillé, vers les espaces célestes les plus purs. Donné en bis, Feux d’artifice de Debussy a prolongé cet éther selon Richter et selon Leonskaja.

Le rédacteur de ces lignes est toujours demeuré extérieur aux symphonies de Prokofiev, notamment à cause du « motorisme statique » qui y règne (presque) toujours, sorte d’oxymore pour désigner des agacées trépidations pédestres qui font du sur-place. Volontairement ou non (qu’importe !), a révélé une évidence. Né il y a environ un demi-siècle, ce « motorisme statique » a été et demeure une prise-de-position politique simplificatrice que des interprètes occidentaux ont apportée à la musique de Prokofiev : puisque, à partir de 1938, le compositeur était réputé uniment malheureux dans l’URSS stalinienne, ses interprètes occidentaux se devaient de façonner un style critique, riche de sarcasmes anti-communistes. Cet énervant et sautillant sur-place s’imposa. Il masqua des évidences que a rappelées : faire simplement chanter les lignes et honnêtement sonner les timbres révèle un Prokofiev bien plus complexe et chantourné que les multiples écrits – y compris ceux des fils du compositeur – ont dépeint. L’os emblématique que rongent les prokofieviens patentés est cette question : pourquoi le compositeur rentra-t-il dans son pays en 1938 ?  Question à laquelle ils répondent par des assertions non toutes fausses mais hâtives (motif financier, aveuglement idéologique, masochisme, résignation morale, etc), et qui ne savent pas rendre compte du mystère propre à chaque être, Prokofiev étant probablement un sommet d’indémêlabilité.

Grâce à Neeme Jarvi, cette symphonie se montre telle qu’elle est : une forme travaillée, une riche palette de couleurs et une vie rythmique nullement motorique (sauf le quatrième mouvement – osons le suggérer – raté et difficile à défendre). Ajoutons que l’ a répondu, avec un talentueux engagement, aux propositions et élans de son nouveau directeur musical. Enfin, cet OSR tant estimé et perdu de vue depuis un certain temps, semble renaître. Sa radieuse santé actuelle et sa généreuse liberté sonore rappellent les années Armin Jordan. Puisse Neeme Järvi et l’OSR demeurer liés pour longtemps !

En leur nouveau directeur musical (depuis septembre 2012), ces musiciens ont trouvé un des derniers chefs qui portent, en eux, une considérable mémoire de l’Histoire du XXème siècle et qui, jamais rassasiés ni rassis, se réjouissent, gourmands, de transmettre leur expérience aux jeunes générations, singulièrement a-politisées et sorties de l’Histoire. Bref, Neeme Järvi leur est, non pas indispensable, mais nécessaire.

Daniil Trifonov, photo 1, par Yunus DurukanAu risque de paraître janséniste, l’éthique du service public – celle que Jouvet, Vilar, Vitez autres Braunschweig clament dans leurs écrits comme dans leur pratique théâtrale : un interprète est un médiateur entre une œuvre et chaque spectateur – me demeure primordiale. (Je suis confus de m’exprimer à la première personne mais comment, ici, l’éviter ?) Autrement-dit, le vedettariat mercantile des interprètes, voire leur histrionisme n’est pas du tout ma tasse de thé.

Ce préambule (le « je » retourne maintenant derrière le décor) était nécessaire pour peindre un phénomène du clavier dénommé . Durant deux minutes, l’auditeur peut croire entendre un de ces anonymes produits pianistiques « qui jouent vite et fort », et que la Russie comme l’Extrême-Orient délivrent par paquet. Certains d’entre eux se singularisent même en offrant les signes (la signalétique, disait Roland Barthes), vite épuisés, de la contestation, du « hors des sentiers battus ». est à l’opposé de ces fabrications, il est naturellement hors-norme.

Pourtant obsédé par l’écriture, le rédacteur de cette chronique s’est surpris à reléguer les œuvres jouées et à découvrir, ébahi, le récital d’un interprète considérable. Non pas considérable par la posture qu’il prendrait, mais parce qu’il est naturellement exceptionnel. Nouvel aveu à la première personne du singulier : dans mes chroniques, je n’ai jamais eu d’appétit à décrire le travail physique d’un interprète : avec Daniil Trifonov, c’est pourtant nécessaire. Lorsque ce pianiste joue, sa main seule est statique ; tout le reste est mobile : les doigts, longs, dansent avec une fluidité rare, tandis que chaque membre et chaque articulation semblent avoir le choix de se relier ou non entre eux. Cette indépendance des morceaux du corps fait songer à un pantin qui, à volonté, se réarticulerait, partiellement ou totalement. Mais le plus étonnant est l’imaginaire, sans limite et par rafales, que porte ce travail pianistique : toute la prose et la poésie russes défile à notre mémoire. C’est phénoménal. Daniil Trifonov fascine, non pas par auto-décret, mais à son insu, par ce qu’il est et parce qu’il est.

Cher lecteur, admettez donc que, exceptionnellement, écouter un stupéfiant imaginaire musical et poétique a fait passer les œuvres au second plan. Même la filandreuse et laborieuse sonate, au postromantisme mal digéré, dont Daniil Trifonov a donné la première audition a peu importé. Les trois tableautins de ont été de riches rêveries. Puis le reste du programme a été de la transcription : trois pages de L’oiseau de feu mues en gourmandises pour les doigts et surtout la seconde partie. Le programme annonçait Vingt-quatre préludes, opus 28, de et ce fut une fantasmagorie autour de cet opus 28 où s’entrelacèrent des pièces de recueil, du Rachmaninov et des improvisations, en un continuum tempétueux de quarante-cinq minutes. Loin de faire un show hâbleur, Daniil Trifonov a magnifié la fragilité de l’invention spontanée, l’irreproductible singularité de l’instant, en une mise en danger de chaque instant.

À l’issue d’un tel concert, l’auditeur est épuisé, rincé de puissance tellurique, aspire au silence le plus absolu (le lac Léman, à cent mètres fut un sas opportun) et mesure qu’il a fait la connaissance d’un interprète sans égal … depuis Svjatoslav Richter.

Daniil Trifonov s’est doublement lié au « marché » : il a signé un contrat avec la Deutsch Gramophon ; et il réside aux USA où il apprend la composition dans ce « système » étasunien qui promeut exclusivement le langage tonal. Puisse la DG respecter la singularité de son poulain. Puissent les organisateurs de concerts admettre que Daniil Trifonov n’est pas une bête de cirque dont il faut marchander les prétendues extravagances mais un musicien d’exception auquel il faut laisser la joie, non-narcissique, d’explorer ses propres libertés. Et puissent les petits cochons ne jamais manger cet incroyable bonhomme qui, aux rationnalisés occidentaux, rappelle combien l’onirisme appartient à la condition humaine.

 

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Montreux. Auditorium Stravinski. 31-VIII-2013. Edvard Grieg, Concerto pour piano et orchestre, en la mineur, opus 16 ; Sergey Prokofiev, Symphonie n°5, en si bémol majeur, opus 100. Avec : Elisabeth Leonskaja, piano ; Orchestre de la Suisse Romande ; Neeme Järvi, direction musicale.

Vevey. Théâtre de Vevey. 01-IX-2013. Daniil Trifonov, Sonate en quatre mouvements [première audition mondiale] ; Nikolaï Medtner, Contes de fées (extraits : opus 51/2, en la mineur ; opus 26/1, en mi bémol majeur ; opus 20/1, en si bémol majeur) ; Igor Stravinsky, L’Oiseau de feu, transcription par Guido Agosti (extraits : Danse infernale ; Berceuse ; Finale) ; Daniil Trifonov, autour des Vingt-quatre préludes, opus 28, de Frédéric Chopin. Avec : Daniil Trifonov, piano.

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