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Le Ring de Richard Wagner à Dijon : Sacrilège ou relecture

La Scène, Opéra, Opéras

créé à Munich en 1869, précédé de Die Alte Frau, de Brice Pauset ; La Walkyrie, créée à Munich en 1870 ; Siegfried, créé en 1876 à Bayreuth, précédé de Die Drei Nornen, de Brice Pauset ; Le Crépuscule des Dieux, créé en 1876 à Bayreuth.
Direction musicale : Daniel Kawka. Mise en scène : Laurent Joyeux. Dramaturgie et collaboration à la mise en scène : Stephen Sazio. Scénographie : Damien Caille-Perret. Costumes, maquillage, coiffure : Claudia Jenatsch. Lumières : Jean-Pascal Pracht.
Principaux interprètes : Sabine Hogrefe, Brünnhilde ; Josefine Weber, Sieglinde et Gutrune ; Katja Starke, Erda ; Manuela Bress, Fricka et Waltraute ; Thomas E. Bauer, Wotan ; Nicholas Folwell, Alberich ; Florian Simson, Mime ; Andrew Zimmermann, Loge ; Daniel Brenna, Siegmund et Siegfried ; Christian Hübner, Fafner, Gunther et Hunding.
Chœur de l’Opéra de Dijon, chef de chœur : Mihály Menelaos Zeke. Maîtrise de Dijon, chef de la maîtrise : Etienne Meyer. Richard Wagner European Orchestra , direction musicale : Daniel Kawka.

IMG_0169_Opéra de Dijon©Gilles AbeggOn entend d’ici les cris horrifiés des « wagnérophiles » et des « wagnérolâtres » : tailler dans l’œuvre du Maître, quel sacrilège, quel crime de lèse-majesté ! Et en plus, y mêler des fragments d’œuvres contemporaines, n’est-ce pas une idée saugrenue ? Ainsi cette saga nordico-germanique se déroule avec plus de concision sans redites superflues ; c’est un peu comme si l’on épurait les romans de Balzac des interminables descriptions qu’à notre époque on trouve un peu ennuyeuses ; la conception du temps théâtral est-elle toujours la même qu’au dix-neuvième siècle ? Cette relecture permet en tout cas d’assister aux quatre épisodes en deux journées : le spectateur est sous le charme, car il conserve sa fraîcheur d’écoute jusqu’au bout. Le « bain » musical que désirait pour ses auditeurs, on peut ainsi s’y plonger.

En introduction à la première journée, Die Alte Frau, du compositeur laisse un peu perplexe ; le décor un peu misérabiliste de cette chambre aux souvenirs n’incite pas au rêve comme c’était prévu, les personnages semblent un peu perdus sur ce plateau trop grand pour eux. Les intentions musicales sont perçues clairement, elles se servent de bruits, de soupirs , des tenues faites par les instruments ou les voix ( un bravo pour la Maîtrise de Dijon qui en fait preuve) et surtout pour l’installation du mi bémol originel qui permettra l’enchaînement avec le prélude de L’Or du Rhin. L’introduction à la seconde journée semble plus appropriée : le dialogue des Nornes composé par , mais sur un texte de Wagner, permet de supprimer sans dommage celui qui existe dans l’opéra Siegfried. Cette fois, la mise en scène est plus séduisante, le décor plus esthétique ; mais pourquoi entend-t-on cette diction « moderne » qui demande que le chanteur fasse avec son organe des cabrioles à travers toute sa tessiture ?

Si Claudia Jenatsch choisit des costumes de style Louis-Philippe pour vêtir les acteurs, c’est sans doute pour faire ressortir leur caractère finalement assez petit- bourgeois : Wotan est un mari adultère irascible, Fricka est une mégère, Loge un combinard . Bien entendu, des accessoires symbolisent leur rang social : Wotan a sa lance au poing, les Walkyries sont des Hussards et Brünnhilde sort un casque à ailettes de son coffre de voyage : le clin d’œil désacralise ! Les couleurs des costumes jouent aussi un rôle et suggèrent l’évolution des caractères ; ainsi, celui de Wotan devient de plus en plus sombre au fur et à mesure que son désenchantement croît. Les décors de Damien Caille-Perret nous semblent vouloir par leur simplicité évoquer à la fois le monde de l’enfance et le mythe avec tous ses symboles, sans oublier l’aspect poétique qui est inhérent aux deux. Le pari est réussi en ce qui concerne le côté enfantin dans L’Or du Rhin : la description de la forge des Nibelungen avec les roues dentelées qui tournent dans le fond de scène et les colonnes qui deviennent des bouches à feu, le dragon dérisoire et le crapaud minuscule, tout cela est très réjouissant.

IMG_8909_Opéra de Dijon©Gilles Abegg

Avoir choisi comme fil conducteur de la mise en scène le changement de saison, chaque opéra ayant la sienne, L’Or du Rhin commençant en hiver, permet de relier encore plus l’action à la Nature, et cela renforce la germanité romantique de cette Tétralogie. L’autre fil conducteur est le livre, le savoir : bibliothèque, livres entassés, arbres faits de feuilles de papier blanc, calepin sur lequel Brünnhilde note ses pensées, tout nous suggère que le savoir est la seule vraie richesse. La poésie, le clin d’œil ne sont jamais bien loin : les jeux des filles du Rhin dans la neige est un moment délicieux, Siegfried dans la forêt avec ses enfants-oiseaux rappelle les instants d’innocence d’un Papageno, l’aile blanche qui enserre la Walkyrie dans son sommeil remplace avantageusement des flammes conventionnelles.

La distribution privilégie les voix rondes et sans vibrato excessif ; Laurent Joyeux a désiré repenser cette saga dans l’esprit du lied symphonique, et le choix des artistes s’explique par cette ambition. n’a peut-être pas la puissance vocale que l’on a l’habitude de requérir pour le rôle de Wotan, mais il en a la souplesse et l’expressivité. Sa voix peut ainsi se mêler aux instruments comme s’il était l’un d’entre eux, et c’est ce que Wagner voulait finalement. Brünnhilde, Sabine Hogrefe, est en tout point remarquable, que ce soit dans la virtuosité de ses incantations de Walkyrie, ou bien dans la subtilité des dialogues avec Wotan ou avec Siegfried. en Alberich / Gunther est vocalement irréprochable, mais on aurait aimé que son jeu soit plus tortueux dans L’Or du Rhin. Mime () est tout à fait à sa place : sa voix est conforme à la vivacité que demande ce rôle. campe un Siegmund et un Siegfried aux facettes psychologiques très diverses avec un allant remarquable et une voix toujours égale sans jamais sembler éprouver de difficulté. possède un timbre rond et velouté qui fait merveille dans le rôle de Sieglinde, et elle sait s’adapter ensuite à celui de Gutrune sans aucune gène. en Fafner, Hunding ou Hagen, endosse vocalement l’un ou l’autre des personnages avec une belle assurance. Bref, la distribution est homogène et toutes les voix se mêlent avec bonheur aux sonorités orchestrales.

et le nous font goûter aux merveilles sonores du compositeur : les sonorités tour à tour éclatantes mais sans aigreur des cuivres, la nostalgie du cor anglais, la rondeur des cordes, tout cela fait ressortir la magnifique orchestration de celui qui voulait que l’orchestre soit le personnage principal de l’opéra ; ainsi, les situations dramatiques, la sensualité des scènes d’amour, la fraîcheur juvénile de certaines situations sont magnifiées et expliquées par le jeu des timbres; tout parait alors clair dans cette action tortueuse, seul un travail intelligent permet cette perception… Cette entreprise ambitieuse ne nous déçoit pas du tout.

Crédit photographique : © Gilles Abegg

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