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Création française du Quatuor à cordes n°3 Farrago de Gérard Pesson par les Diotima

La Scène, Musique de chambre et récital

Paris, Théâtre des Bouffes du Nord. 25-XI-2013. Alban Berg (1885-1935) : Quatuor op.3 pour quatuor à cordes ; Gérard Pesson (né en 1958) : Quatuor à cordes n°3 « Farrago » ; Franz Schubert (1797-1828) : Quintette à cordes en ut majeur D. 956 (op. post 163). Anne Gastinel, violoncelle ; Quatuor Diotima : Yun-Peng Zhao, violon ; Guillaume Latour, violon ; Franck Chevalier, alto ; Pierre Morlet, violoncelle

Quatuor_DiotimaPour le premier concert de leur saison, le , en résidence au Théâtre des Bouffes du Nord, faisait l’événement en donnant en création française le Quatuor n°3 « Farrago » de . Commanditaires du second quatuor Bitume qu’ils avaient créé dans ce même théâtre il y a de cela cinq ans, les Diotima sollicitent une seconde fois le compositeur avec cette nouvelle commande en partenariat avec le Bayerischer Rundfunk, une pièce de grand format (24′) dans laquelle se révèle le maître de la forme.

C’est sans doute ce qui justifiait le voisinage d’ alors que l’univers sonore souvent raréfié de Pesson induit davantage, au sein de l’école de Vienne, une filiation webernienne. Le quatuor à cordes op.3 d’, écrit encore sous l’influence du Maître Schoenberg, débutait en effet la soirée. L’oeuvre est dédiée à Hélène Nahowski que le compositeur allait épouser quelques années plus tard. Comme toujours chez Berg, l’élément affectif nourrit l’inspiration ; il engendre, dans ce premier quatuor écrit en 1910 – quelque quinze années avant la Suite lyrique – , un mélange de véhémence et d’effusion lyrique qui s’exprimeront dans les deux mouvements de la partition. Le propos musical, relevant d’un atonalisme libre, n’y est pas moins résolument concentré et attaché à la prolifération continue des mêmes éléments motiviques que Berg aime porter vers la culmination. Dans une synergie parfaite, les quatre instrumentistes confèrent tout à la fois la tension inhérente et la fluidité d’un discours essentiellement mouvant, avec un soin apporté à chaque détail, comme ces altérations du timbre qui sont autant de couleurs qui élargissent la palette sonore du compositeur.

Chez Gérard Pesson, le quatuor devient un instrument à seize cordes au sein duquel il élabore ses textures sonores. Farrago, nous dit le compositeur dans sa note d’intention, est un terme latin qui signifie « mélange de plusieurs sortes de grains […] Farrago est fait de trente-trois éléments, poursuit-il, qui forment comme un set, un réservoir de samples […] » : autant de petites unités morphologiques qu’il articule, répète, combine et transforme pour tisser sa grande forme. La pièce d’un seul tenant est parcourue d’une tension énergétique sans cesse réamorcée qui pulse, scande, innerve la matière sonore ; elle est le plus souvent projetée vers l’extrême aigu des registres, zone d’activité privilégiée où naissent des jeux de balancement, d’oscillation et de mouvements itératifs qui fibrent toujours les sonorités fragiles de Gérard Pesson. Il y a dans Farrago un travail très raffiné sur les « harmonies-timbre » qui colorent d’autant les textures et stimulent les trouvailles: tels ces « clusters en jeu d’orgue », sorte de « mixtures » singulières évoquant des jeux d’anches, qui semblent alimenter par le souffle à la faveur d’une trajectoire sonore légèrement glissée. L’hyper-activité rythmique cesse un instant au centre de la pièce où le temps se fige et fait apparaître les composantes d’un spectre harmonique: dans un processus de filtrage progressif, la matière se raréfie jusqu’à ce son ténu du violon dans l’aigu qui semble « respirer » sous les crins de l’archet. Si les lignes verticales dominent dans le début de l’oeuvre, la seconde partie laisse davantage se profiler les contours d’une mélodie aussi frêle que fantomatique signalée en amont au violoncelle par le seul impact grave de toute la pièce. Désormais familiers d’une écriture et d’un univers sonore qu’ils maîtrisent avec une rare virtuosité, les Diotima parcourent cette itinéraire sonore fantasque en maintenant constamment la tension de l’écoute, avec une concentration et un engagement qui sidèrent.

Selon la volonté des Diotima, chaque programme présenté au fil de leur deuxième saison de résidence au Théâtre des Bouffes du Nord présentera, avec l’oeuvre commandée par leurs soins, un quintette classique. Ainsi invitaient-ils pour interpréter en deuxième partie de concert le Quintette à deux violoncelles de Schubert. Terminée quelques mois avant la mort du compositeur, cette oeuvre imposante par sa forme et son contenu est un univers où toute l’âme romantique semble se concentrer. Si le premier mouvement peine à trouver son équilibre au sein des forces en présence, la version que les interprètes de la soirée donnent de ce monument réserve de très beaux instants, comme ceux de l‘Adagio sublime et surtout du Trio, point focal du Quintette, dans lequel ils parviennent à instaurer ce climat de méditation hors temps. Il nous manquait bien souvent ce secret alliage des sonorités pour apprécier la couleur schubertienne mais l’énergie dispensée, la vigueur des archets dans le Scherzo et la véhémence rythmique des mouvements extrêmes ne manquaient pas d’impressionner.

Crédit photographique : © Molina Visuals

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