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Philip Glass fait des rencontres à Saint-Etienne

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Musée d’Art Moderne Saint-Etienne Métropole. 17-01-2014. Philip Glass (né en 1937) : Civil wars-Cologne section (1984) Civil Wars #2 ; Music in similar motion (1969) ; Music in 12 parts (1971-1974) : part 1 et 2 ; Glassworks (1983) Foe, Façades, Rubric ; The Photographer (1983) Act III ; Einstein on the beach (1974-1976) Spaceship. Philip Glass, claviers ; The Philip Glass Ensemble (Lisa Bielawa, voix, claviers ; David Crowell, saxophones soprano, alto, ténor ; Jon Gibson, flûte, saxophone soprano ; Michael Riesman, claviers ; Mick Rossi, claviers ; Andrew Sterman, flûte, piccolo, clarinette basse ; Dan Dryden, mixage en direct ; Stephen Erb, ingénieur du son sur scène ; Design sonore : Kurt Munkacsi : direction Michael Riesman.

forty year retrospective2 - charly Jurine a toujours aimé les rencontres. On ne présente plus celle devenue mythique avec Robert Wilson dont l’ovni Einstein on the beach, quarante ans plus tard, continue d’éblouir les spectateurs de tous âges et surtout de toutes chapelles. Dans les livrets de , on croise Cocteau, Doris Lessing, Poe, Ginsberg, Kafka, Handke… Shankar, Bowie, Eno, le griot Foday Musa Suso, le groupe brésilien , ont inervé sa musique sans esprit de compétition aucune mais avec une vraie écoute mutuelle. Nul doute que, sur ce plan, l’invitation stéphanoise n’ait mis en joie le grand compositeur américain qui connaît aujourd’hui le rare privilège d’être devenu de son vivant une figure majeure de l’Histoire de la Musique.

Pour sa quatrième édition, le Festival Saint-Etienne Nouveau Siècle, qui traînait dans ses cartons un projet de festival sur Philip Glass et la musique minimaliste, s’associe au Musée d’Art Moderne et Contemporain pour faire se rencontrer, à la manière dont cela se produisait sans complexe dans le New York des années 60, des artistes d’obédiences diverses.

D’emblée, la première journée qui ouvre les festivités (du 17 au 25 janvier) d’une complète semaine intitulée « The New York Moment », propose une première confrontation visuelle et sonore. Au Musée, où sont exposées les œuvres des plasticiens minimalismes et post-minimalismes américains Joel Shapiro et Peter Halley, Philip Glass et son Ensemble créé en 69 (même si ne subsistent de la mythique formation que trois éléments, « ceux qui ont les cheveux blancs », s’amusera le lendemain le facétieux compositeur), vont revisiter, 2 heures durant, une œuvre que le temps n’a pas altérée, contrairement à ce que les fausses Cassandre avaient prédit.

Hormis le très lyrique extrait de The Truman show, « Raising the sail », (une mélodie si belle que le compositeur la développera longuement dans le second mouvement de son 1er concerto pour piano), le concert, étrangement intitulé A forty-year retrospective, ne témoigne en fait que de la première période, vraiment minimaliste, du compositeur, celle qui lui a valu adeptes instantanés mais aussi assauts condescendants du type « ça n’est pas de la musique » ou « musique qui rend fou. »

La période la plus radicale de son œuvre, mais peut-être aussi la plus pure (Music in similar motion, Music in 12 parts, un extrait d’Einstein en bis…) cohabite pour un soir avec une immense structure de Joel Shapiro et envoûte à nouveau (l’irrésistible accelerando de 19 minutes de The Photographer !) 500 spectateurs de tous bords. Comme est lointaine l’époque où, en 1969, dans un loft new new-yorkais, Philip Glass et son ensemble commençaient leur histoire en jouant des heures durant devant quelques pionniers de l’écoute…

Voir le Philip Glass Ensemble à l’œuvre est fascinant. Pour jouer cette musique, le plus souvent d’une vélocité métronomique imparable, chaque musicien arbore un calme olympien : dès que le chef a murmuré le fameux « one two three four » des rockers, pas un mouvement, hormis parfois un renversé de tête du compositeur qui indique que quelque chose va se passer, mais que l’oreille ne perçoit pas aussitôt. Il faut se pencher pour se rendre compte que seules les mains sont propulsées sur les claviers. Même la bouche de est la seule chose qui bouge du corps de la chanteuse. De fait cette immobilité, nous apprendront ensuite les musiciens, est le signe d’une intense et nécessaire concentration.

Cette musique qui, pour s’affranchir des canons sériels, et avant de réinventer une nouvelle voie, avait fait table rase de tous les codes, choque-t elle encore ? Pas ce soir en tous cas. Pas ici où tout a vraiment été déployé (d’autres jeunes créateurs new-yorkais sont exposés) pour vraiment l’accueillir. C’est un succès sans mélange pour cette première manière du compositeur américain que l’on trouve aussi investi là que dans les grandes machines opératiques de ses périodes à venir.

De ce moment initial décisif de sa carrière, celui qui fut longtemps surnommé « le Pape de la musique répétitive » conservera une pureté des lignes que l’on retrouvera toujours dans la transparence de ses orchestrations, une caractéristique fondamentale de toute son oeuvre.

Il est émouvant de constater qu’en toute logique, Philip Glass, qu’il est vraiment devenu aujourd’hui hors de propos de qualifier encore de minimaliste, ne renie rien de la période qui l’a fait connaître.

Il n’a pas oublié que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient.

SAM_2561Avant de se clore par une soirée électro au Fil où le compositeur stéphanois créera Brizz Glass, un remix assez réussi de quelques thèmes glassiens (parmi lesquels la très belle Metamorphosis two et les imposants accords initiaux de Songs from liquid days), démontrant que cette musique est également à sa place ici, la 2ème journée débute par une passionnante rencontre de 2 heures où Philip Glass dialoguera avec Joel Shapiro et Peter Halley, évoquant le New York des sixties, partageant ce moment d’histoire avec une salle qui retient son souffle.

A la gauche du compositeur, , directeur de l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne, a très judicieusement placé Woddkid. Le prodige de Villefranche, réalisateur, graphiste, et auteur, en 2013, d’un premier album d’une sidérante maturité où il propulse la musique pop à des sommets lyriques inédits, raconte les émotions « alien » qui l’ont saisi lorsqu’il a découvert la musique de Glass. Les artistes comparent leurs débuts respectifs (l’on apprend que contrairement à celui de Philip Glass, le premier loyer new- yorkais de Woodkid n’est pas de 22 dollars, dans un monde impitoyable où l’artiste, regrette-t il, n’a hélas plus guère droit au tâtonnement.)

Au cours du mini-concert en version de chambre de quatre titres de son album, on sent Woodkid, pourtant totalement décomplexé devant des milliers de spectateurs (le fabuleux show opératique des Eurockéennes en juillet 2013 !) très ému de chanter en présence des bientôt 77 ans du maître, assis au premier rang, et visiblement touché par le vibrant hommage du jeune chanteur.
Evidente, la rencontre est simple et belle. On se dit que l’on est peut-être en train d’assister aux prémices d’une rencontre musicale future entre les deux hommes, comme Glass les affectionne…

A suivre, une interview exclusive accordée par Philip Glass à ResMusica, à paraître dans notre rubrique « Aller plus loin ».
Crédit photographique : Forty year retrospective © Charly Jurine

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Musée d’Art Moderne Saint-Etienne Métropole. 17-01-2014. Philip Glass (né en 1937) : Civil wars-Cologne section (1984) Civil Wars #2 ; Music in similar motion (1969) ; Music in 12 parts (1971-1974) : part 1 et 2 ; Glassworks (1983) Foe, Façades, Rubric ; The Photographer (1983) Act III ; Einstein on the beach (1974-1976) Spaceship. Philip Glass, claviers ; The Philip Glass Ensemble (Lisa Bielawa, voix, claviers ; David Crowell, saxophones soprano, alto, ténor ; Jon Gibson, flûte, saxophone soprano ; Michael Riesman, claviers ; Mick Rossi, claviers ; Andrew Sterman, flûte, piccolo, clarinette basse ; Dan Dryden, mixage en direct ; Stephen Erb, ingénieur du son sur scène ; Design sonore : Kurt Munkacsi : direction Michael Riesman.

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