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La Traviata d’Aix ne fait pas son âge à Berlin

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Berlin. Staatsoper im Schillertheater. 01-III-2014. Giuseppe Verdi (1813-1901). La Traviata, opéra en 3 actes, sur un livret de Francesco Maria Piave. Mise en scène : Peter Mussbach. Décor : Erich Wonder. Costumes : Andrea Schmidt-Futterer. Lumières : Franz Peter David. Vidéo : Stefan Runge et Anna Henckel-Donnersmarck. Avec : Jessica Nuccio, Violetta Valéry ; Katharina Kammerloher, Flora Bervoix ; Annika Schlicht, Annina ; Sergei Shorokhodov, Alfredo Germont ; Alfredo Daza, Giorgio Germont ; Stephen Chambers, Gaston ; Bernd Zettisch, Baron Douphol ; Grigori Shkarupa, Marquis d’Orbigny ; Jan Martinik, Docteur Grenvil ; Andreas Borneman, Giuseppe ; Thomas Neubauer, un domestique de Flora et un commissaire. Chœur du Staatsoper (chef de choeur Martin Wright) et Staatskapelle de Berlin sous la direction de Domingo Hindoyan

Mais qu’est-ce qui a donné à une idée pareille ? Une Traviata vue de l’intérieur d’une voiture roulant sous la pluie, avec en prime le va-et-vient d’un essuie-glace géant !

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Afin de réaliser cette très singulière proposition scénique, la totalité du cadre de scène est tendue d’un tulle-écran qui va distancier l’action des spectateurs du Schiller Theater, tous embarqués comme un seul homme dans l’immense véhicule. Radical mais troublant effet. C’est beau, une route, la nuit…

On se dit que peut-être, cette averse sur le seul décor que constitue cette route infinie bordée de marquages au sol est celle qui ruisselait le soir où l’on proposa ce projet au metteur en scène…avant de découvrir, dans le programme, le poème de Baudelaire « A une passante » : « La rue assourdissante…une femme passa…la nuit…j’ignore où tu fuis…toi que j’eusse aimée… ». Pas d’autre décor donc que cette route prolongée en direction de la salle par deux passerelles incurvées vers les profondeurs de la fosse d’orchestre où des silhouettes fantomatiques d’hommes seront lentement avalées.

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Scénographie d’un noir d’encre, seulement éblouie par le blanc d’une robe, celle de l’héroïne, première et dernière image que l’œil va percevoir. Sur le célèbre prélude, la robe seule s’avance avec une lenteur extrême du fond de la scène vers le pare-brise…oui, la robe seule, car on ne perçoit la tête de l’héroïne qu’au dernier moment, lorsqu’elle est tout près du « pare-brise ». C’est absolument fascinant. C’est bien sûr gonflé, d’autant que les deux heures qui vont suivre enfonceront tranquillement le clou de la radicalité du parti-pris. Pas un meuble ! Pas un accessoire ! Rien sur scène ! Que des fantômes… les têtes des choristes, hommes et femmes, de noir vêtus, sont même emballées dans des voilettes de gaze. Cette Traviata, entourée d’une foultitude de spectres masculins, plus qu’effleurée par Germont père, est de toute évidence seule dans sa tête surchargée de souvenirs… surchargée peut-être aussi de toutes les mises en scènes précédentes. Adieu les cossues Traviata croulant sous le luxe ! Bye bye Zeffirelli ! C’est le moment de mourir. « Au bout du compte, on est toujours tout seul au monde », disait la chanson. C’est seule et debout qu’on l’a vue apparaître. C’est seule et debout avec les deux hommes prostrés à ses pieds et disparaissant peu à peu dans le noir du plateau qu’elle entrera dans la mort.

On s’est déjà permis beaucoup de choses dans d’autres Traviata marquantes: Lavelli à Aix l’avait enfermée dans le tulle, Béjart lui avait adjoint un danseur entièrement nu. De fait, l’immense popularité de cet opéra et conséquemment le statut d’icône de l’héroïne la plus célèbre de l’art lyrique permet aisément le propos de Mussbach, qui ronge jusqu’au bout l’os de l’intrigue : passion-souvenirs-maladie-mort. C’est si prenant que l’on déplore vraiment l’entracte qui précède l’acte ultime. Cette mise en scène créée en 2003 au Staatsoper Unter den Linden avant d’aller passer l’été suivant au Festival d’Aix-en-Provence a fait l’objet d’un excellent DVD (Bel Air Classiques). Il va de soi que découvrir en vrai ce magistral cinémascope de la Mort est essentiel.

Surtout que, ce soir, Anna Samuil est remplacée dans le rôle-titre par une inconnue qui ne le restera pas longtemps : . Comme cela arrive parfois c’est une éblouissante révélation. Peut-être trop jeune pour la proposition de Mussbach (Mireille Delunsch impressionnait bien sûr davantage), la cantatrice est en tout cas idoine pour celle de Verdi. Elle assure tout : l’insolence vocale du I, l’extrême lyrisme du II, le dramatisme intense du III. Tout y est. C’est rare et on se pince pour y croire. Evènement. Un nom à retenir. Autour d’elle, gravite une équipe d’excellents chanteurs dominée par le puissant (un peu trop peut-être) Alfredo de . Le Germont père d’ nous a moins emballé que l’ensemble des spectateurs qui a réservé un bel accueil à une voix puissante elle aussi (c’est de famille ?) mais un peu trop démonstrative. L’Annina d’Annika Schlicht et la Flora de Katharina Kammerloher sont correctes sans impressionner davantage. Le chœur du Staatsoper ainsi que la sous la baguette d’un galvanisé par son interprète, n’appellent que des éloges.

Avec ce coup de jeune totalement inespéré, avec cette mise en scène forte, la « vieille » Traviata d’Aix ne fait pas son âge (10 ans déjà !) et vieillit donc très bien.

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Berlin. Staatsoper im Schillertheater. 01-III-2014. Giuseppe Verdi (1813-1901). La Traviata, opéra en 3 actes, sur un livret de Francesco Maria Piave. Mise en scène : Peter Mussbach. Décor : Erich Wonder. Costumes : Andrea Schmidt-Futterer. Lumières : Franz Peter David. Vidéo : Stefan Runge et Anna Henckel-Donnersmarck. Avec : Jessica Nuccio, Violetta Valéry ; Katharina Kammerloher, Flora Bervoix ; Annika Schlicht, Annina ; Sergei Shorokhodov, Alfredo Germont ; Alfredo Daza, Giorgio Germont ; Stephen Chambers, Gaston ; Bernd Zettisch, Baron Douphol ; Grigori Shkarupa, Marquis d’Orbigny ; Jan Martinik, Docteur Grenvil ; Andreas Borneman, Giuseppe ; Thomas Neubauer, un domestique de Flora et un commissaire. Chœur du Staatsoper (chef de choeur Martin Wright) et Staatskapelle de Berlin sous la direction de Domingo Hindoyan

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