Carl Nielsen et les débuts de la radio danoise

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« Une affiche de concert jaunie par le temps et abandonnée à sa solitude dans un dossier oublié est-elle à jamais condamnée au silence ? Nous voulons croire que ce triste destin apparemment inexorable mérite de recevoir un démenti cinglant, ne serait-ce que le temps d’une lecture. » Voilà comment débute ce dossier élaboré par le président fondateur de l’Association française Carl Nielsen. Pour accéder au dossier complet : Sur les traces de Carl Nielsen

 

Intérieur danois dans les années 20

 

 

 

 

 

 

 

La naissance de la radiodiffusion au Danemark, au milieu des années 1920, représenta une franche révolution dans le mode de vie des habitants. Le concept d’information allait connaître un bond en avant dont bien peu de personnes pouvaient alors imaginer l’ampleur et la pérennité. , pour sa part, prit rapidement conscience de l’intérêt de l’essor de la musique radiodiffusée.

Pour et ses collègues, la vie musicale incluait essentiellement la lecture des partitions, la pratique instrumentale individuelle et les concerts. La radio connaissait ses tout premiers balbutiements et l’enregistrement du son également. Il n’est pas certain que Nielsen attacha au départ une grande espérance dans le futur de ce nouveau moyen de communication. En tout cas, il est évident qu’il ne crédita pas une grande attention à l’avenir de la gravure discographique. Il pensait donc, à tort, que cette évolution technologique n’était pas promise à se développer durablement et internationalement.

Toutes ces innovations techniques parvenaient à la connaissance d’un homme âgé d’une soixantaine d’années qui, certes, prit grand plaisir à la conduite automobile et utilisa largement le téléphone, mais qui n’emprunta jamais le bateau sur de grandes distances ni l’avion et ne s’éloigna jamais pratiquement du continent européen.

Officiellement la naissance de Danmarks Radio (Radio danoise) date du 1er avril 1925 sous le nom provisoire de Radioordningen (Compagnie de Radiodiffusion), laquelle devenant un an plus tard la Statsradiofonien (Radiodiffusion d’Etat).

Comme ses homologues européennes, la Radio danoise, dès ses débuts, afficha des ambitions dans les domaines de la culture, du divertissement et bien sûr de l’information. Cette dernière se concrétisait par la diffusion de bulletins quotidiens (Radioavisen). Sa croissance fut constante et régulière mais connut un arrêt brutal au début des années 1940 lors de l’invasion militaire des troupes allemandes qui l’investirent et la transformèrent en outil de propagande nazie.

Après la guerre, la Radio retrouva sa mission de service public et s’installa dès 1945 dans un bâtiment nommé logiquement Radiohuset (Maison de la Radio). Très rapidement, en 1951, elle se dota de chaînes supplémentaires et se lança même dans certaines expérimentations. En 1959, la Statsradiofonien devint Danmarks Radio (DR). La chaîne P2 Klassisk se consacra essentiellement à la culture et à la musique classique.

L’Orchestre de la Radio, un des plus anciens orchestres de radio du monde fut également fondé en 1925.

Le chef danois Launy Grøndahl occupa dès le début le poste de chef principal de la nouvelle phalange entre 1925 et 1927. Nommé Kapelmester le 1er avril 1926, il fut rejoint  quelques mois plus tard, 1er octobre 1927, par  son collègue Emil Reesen en tant que chef assistant. Ultérieurement, il ne manquera pas de faire appel au talent de chef d’orchestre de Carl Nielsen lors de certains évènements majeurs.

Personnage majeur de la vie musicale danoise, Launy Grøndahl naquit à Ordrup, près de Copenhague, le 10 juin 1886. Il étudia le violon dès l’âge de huit ans avec deux excellents musiciens, Anton Bloch et Axel Gade, et la théorie avec le compositeur Ludolf Nielsen. Puis, il se perfectionna à Paris, en Italie et à Vienne. Ses débuts comme violoniste à l’Orchestre du Casino eurent lieu à l’âge de trente ans, puis il occupa le poste de chef de l’Orchestre symphonique national du Danemark dont il dirigea le premier concert le 28 octobre 1925.

Ses enregistrements de certaines symphonies de Carl Nielsen font références. Lui-même composa une Symphonie (1910), un Concerto pour violon (1917), un Concerto pour basson (1943) et surtout un magnifique Concerto pour trombone, élaboré en Italie en 1924. Il laisse encore deux quatuors à cordes (1913 et 1922), une Sonate pour violon et piano (1918), des pièces pour petit ensemble à cordes… Une musique pour le célèbre film muet de Benjamin Christensen : La Sorcellerie à travers les âges.

Il disparut le 21 janvier 1960 à Copenhague à l’âge de 74 ans.

Deux chefs étrangers d’envergure hissèrent cet orchestre au rang de grande phalange européenne : le Russe Nicolai Malko entre 1930 et 1937 et l’Allemand Fritz Busch entre 1937 et 1951.

Suivirent à cette fonction : Mogens Andersen (1964-1967), Herbert Blomstedt (1967-1977), Jan Krenz (1979-1982), Lamberto Gardelli (1986-1988), Leif Segerstam (1988-1995), Ulf Schirmer (1995-1998), Gerd Albrecht (2000-2004), Thomas Dausgaard (2004-2012), Iouri Temirkanov (chef invité en 1998-99, puis 2012), Rafaël Frühbeck de Burgos (2012-).

Signalons que les chefs danois suivants, qui connurent Carl Nielsen, furent affiliés à l’orchestre : bien sûr Launy Grøndahl (1925-1956) et Emil Reesen (1927-1936), déjà cités, mais encore Erik Tuxen (1936-1957), Mogens Wöldicke et Thomas Jensen (1957-1963).

Nous allons aborder à présent le rôle de Nielsen et de quelques-uns de ses contemporains, dont au premier chef Emil Holm, dans les premiers temps de la Radio danoise et de son orchestre symphonique.

Emil Holm fut le véritable instigateur de la mise en place de la Radio danoise et de son orchestre symphonique avec l’aide de musiciens et techniciens comme Otto Fessel, Rudolf Dietz et Folmer Jensen. A l’origine, l’orchestre comptait onze instrumentistes et Grøndahl en assurait le fonctionnement sans bénéficier d’un titre officiel. En l’espace d’une année, on comptait déjà une trentaine de musiciens et sa première prestation publique se déroula en 1927. Puis, des concerts furent régulièrement donnés le week-end à partir de 1928. C’est Holm qui recruta Malko en 1930 en remplacement de Grøndahl dans les mêmes conditions.  Les premiers concerts se déroulèrent dans le bâtiment d’Axelborg et en 1931, l’orchestre commença  à donner ses concerts dans la salle Stærekassen du Théâtre royal danois.

Ayant fui l’Allemagne d’Hitler dans les années 1930, Fritz Busch devint chef principal de l’orchestre, parallèlement à Malko, sans titre formel non plus. En 1948, l’orchestre comptait 98 membres.

Aussi bien les autorités danoises que les auditeurs autochtones assurèrent à la Radio, dans les premiers temps de son existence, un accueil supérieur en nombre à celui enregistré dans les autres pays développés comme la Suède voisine, la Grande-Bretagne et les pays germaniques (Allemagne et Autriche). Cet engouement allait participer au développement musical du Danemark. La musique de Carl Nielsen devait également bénéficier d’un accroissement de son audience et de sa notoriété grâce à ce nouveau média.

Il nous faut à présent revenir sur le rôle essentiel joué par Emil Holm, premier directeur, dans cette affaire. Car l’homme appartenait au milieu musical. Né en 1867, deux ans  après Carl Nielsen (il mourra en 1950, presque vingt ans après le compositeur), Emil Holm était connu comme chanteur, basse, du public danois et plus encore germanique puisqu’il se produisit longtemps avec succès dans plusieurs maisons d’opéra allemandes. On pourrait citer de nombreuses prestations à Breslau et Düsseldorf précédant son engagement en 1901 au Hofoper de Stuttgart. Là, il fut désigné en 1913, Kammersänger, titre, dont nous apprend Knut Ketting, à qui l’on doit de nombreuses et précieuses informations, il se montrait très fier. L’irruption de la Première Guerre mondiale le conduisit à revenir au Danemark.

Une réelle amitié existait entre Emil Holm et Carl Nielsen. Holm avait œuvré  pour la diffusion de la musique de son compatriote en Allemagne. C’est grâce à lui que Nielsen avait pu diriger sa Symphonie n° 3 « Espansiva » à Stuttgart en 1913. Au pays, en 1916, Holm avait participé à une représentation de sa musique écrite dans le cadre des festivités organisées au château de Kronborg, à Helsingor, en relation avec le 300e anniversaire de la mort de William Shakespeare pour laquelle il avait composé un Prologue aux célébrations à la mémoire de Shakespeare, sur un texte de Helge Rode, FS 80. On y trouve le Chant d’Ariel pour voix et piano.

Plus tard, en 1918-1919, il s’impliqua dans un projet d’organisation à Copenhague d’une nouvelle grande phalange symphonique devant trouver sa place dans une salle nouvelle. Le projet ne se réalisa pas.

Emil Holm avait dirigé une association de chanteurs et musiciens danois, « l’Union des solistes », dont l’un des buts était d’améliorer les conditions de travail de ses membres.

Lorsqu’il retourna au Danemark, Nielsen jouissait d’une immense réputation et était largement considéré comme le musicien danois vivant en exercice le plus important.

L’énergie et la volonté dépensées par Holm pour mettre sur pied ce nouveau moyen de communication furent soulignées par tous les observateurs concernés.

Une grande date dans cette histoire est liée à un enregistrement radiodiffusé d’un concert orchestral public tenu dans la salle de concert du Odd Fellow Palæ, au centre de Copenhague, le 14 janvier 1927. L’orchestre comptait ce jour-là 83 membres sur scène (alors que son effectif de base était de 26 musiciens) avec la participation d’un des musiciens les plus populaires du royaume, le violoniste et compositeur Fini Henriques (1867-1940) ;  mais aussi d’Emil Telmanyi (1892-1988), d’origine hongroise, gendre de Carl Nielsen, également violoniste de talent. Tous les deux s’y présentèrent en tant que premier violon.

La première partie du concert consacrée aux classiques danois fut dirigé par Georg Høeberg (1872-1950). On donna de Niels Gade (1817-1890) : l’Ouverture de concert Souvenir d’Ossian ; de J.P.E. Hartmann (1805-1900) : En Sommendag, Idyl, d’après une danse populaire pour soprano et chœur de femmes ; de P.E. Lange-Müller (1850-1926) : des extraits de Der var Engang (Il était une fois) ; de Fridrich Kuhlau (1786-1832) : Ouverture de Elverhof.

Nielsen intervint après la pause avec le Prélude de l’acte II de l’opéra Saül et David, puis avec la seconde partie du Concerto pour violon (Telmanyi assurant la partie soliste) et enfin avec la Symphonie n° 3  dite « Espansiva ».

Cette prise de risque de Holm s’avéra payante et le succès public fut au rendez-vous tandis que la critique ne manqua pas de reconnaître l’audace de l’entreprise et sa conclusion heureuse.

Axel Kjerulf, également proche de Carl Nielsen, dans le quotidien Politiken paru le lendemain, félicita la possibilité d’accès à la musique d’un grand nombre d’auditeurs derrière leur poste de radio, nouveau public n’ayant l’opportunité, ni souvent les moyens, de se retrouver dans une salle de concert payante. D’ailleurs,  la salle dite Grande Palæsal au siège de la Radio était entièrement occupée par le public.

En 1931, avec un orchestre de 54 musiciens, la formation déménagea pour la Stærekasse (« la Nouvelle boite »). Holm pouvait inviter une fois par semaine l’Orchestre du Théâtre royal et inversement son Orchestre de la Radio s’y produire à son tour.

Dans ce nouveau lieu, la première manifestation d’importance se déroula le 1er octobre 1931. Sous la baguette assurée de Launy Grøndahl, on avait consacré une première partie aux œuvres de Niels Gade ; après la pause, Nielsen lui-même devait diriger le Prélude de l’acte II de Saül et David, le Concerto pour violon avec Peder Møller en soliste et trois pièces de la suite orchestrale d’Aladdin devenue célèbre. Hélas, il ne put diriger ce soir-là en raison de problèmes cardiaques l’ayant obligé à se faire hospitaliser au Rigshospital. Emil Reesen le remplaça. Nielsen écouta le concert sur son lit d’hôpital. Est-ce son état qui perturba la qualité de son écoute mais il n’apprécia pas le jeu de l’excellent Møller, celui-là même qui avait créé le Concerto en 1912. Carl Nielsen devait mourir dès le lendemain.

Carl Nielsen avait supporté le projet de son ami Holm depuis le début et s’était volontiers engagé à le soutenir activement. Il  avait même prononcé une communication radiodiffusée sur le thème de la bonne et de la mauvaise musique, le 24 janvier 1925. Le texte n’a pas survécu mais un compte-rendu parut le lendemain dans Politiken sous la plume de Hugo Seligman (il signait H.S.). Il soulignait la qualité de la prestation, rappelant que Nielsen au piano illustrait musicalement ses propos, se montrait accessible à tous, résumait les règles de la tonalité à la base de toute musique, indiquait les liens unissant la nature à l’art, ambitionnant de participer à l’éducation musicale du peuple et enfin n’hésitant pas à critiquer certains aspects de la musique moderne (notamment le jazz) à l’aide de passages choisis. On estime qu’environ 30 000 auditeurs entendirent ses propos.

La nouvelle radio ne négligea pas les partitions de Nielsen, en particulier par la diffusion fréquente de ses chansons incluses dans des programmes et divers contextes consacrés à un chanteur, à un poète, à une ville, à la poésie en général…

Holm aimait assurer lui-même ces présentations avec chanteur en direct et en studio (car il refusa encore l’utilisation d’enregistrements jusqu’en 1929, puis ensuite très rarement).

Ces initiatives n’étaient pas vraiment du goût d’un autre très proche de Nielsen, à savoir le chef d’orchestre Frederik Schnedler-Petersen (1867-1938), vieil ami depuis le temps des études au conservatoire et longtemps intime et défenseur du maître, qui officiait à la salle de concert de Tivoli, très inquiet de l’avenir de la vie musicale dans la capitale.

Holm posa ses microphones au Odd Fellow Palæ, la plus grande salle de concert de Copenhague, avant que la Radio d’Etat ne commence à fonctionner, lorsque Carl Nielsen dirigea La Création de Haydn le 31 mars 1925 sous l’égide de la Société de Musique.

Holm, encore lui, organisa une retransmission en direct depuis le Théâtre royal lorsque Nielsen y retourna pour diriger la 50e exécution de son opéra Maskarade, le 25 novembre 1925. A cette époque, ces diverses initiatives semblaient  favorables au compositeur qui pouvait ainsi espérer bénéficier de nouvelles opportunités de voir sa musique diffuser davantage.

Favorable au développement de la Radio, Carl Nielsen l’était devenu certes, mais il se montra néanmoins prudent dans son engagement, conscient de la nécessité de ne pas détruire les autres outils musicaux traditionnels, notamment lorsqu’il fut interrogé par le magazine hebdomadaire Radiolytteren du journal Berlingske Tidende, le 27 novembre 1927. En substance, il reconnut qu’il lui était difficile de s’exprimer du fait de son implication personnelle dans tous les registres de la vie musicale de Copenhague. Ménageant en quelque sorte la chèvre et le chou, il souhaitait bien sûr de la « grande musique » dans les programmes radiophoniques sans pour autant négliger les habitudes musicales ancestrales. Il pensait que dans le  long terme (quatre ou cinq ans à son avis) la retransmission depuis le théâtre ou la salle de concert ne serait pas défavorable aux institutions établies. Il estimait qu’écouter avec un récepteur ce qui se passait ailleurs pouvait paraître quelque peu abstrait et que beaucoup préfèreraient sans doute être présents sur les lieux où l’on jouait concrètement la musique… « Il est difficile de dire ce que les gens souhaitent », avança-t-il.

En une seule occasion, Nielsen fut engagé comme consultant pour la Radio danoise. Lorsqu’en 1926, il fut décidé de construire un nouveau transmetteur à Kalundborg des discussions apparurent à propos de type de transmetteur à retenir. On avait le choix entre une technique fabriquée au Danemark  (machine-type/Maskinsender) ou une autre qu’il fallait acheter à l’étranger (valve trasmitter/Rørsender). Des éléments politiques interféraient bien sûr mais il semble que l’on désirait se fier à l’avis technique des spécialistes. Le ministère des transports dont dépendait alors la Radio décida de constituer et d’envoyer une commission en Europe pour juger des qualités de chaque méthode. Les membres composant la petite commission se nommaient Carl Nielsen, Poul Schierbeck (1888-1949), ancien élève de Nielsen et compositeur, Emil Holm (accompagné de sa femme Catherine) et l’ingénieur en chef Kay Christiansen (1891-1937).

Tous partirent le 14 août 1926 et évaluèrent les nouvelles techniques à Munich et à Prien (petite ville située à une centaine de kilomètres de la capitale bavaroise). Sa tâche remplie, Nielsen en profita pour quitter le groupe et se rendre à San Gemignano en Toscane où plusieurs membres de sa famille étaient en vacances. Là, il poursuivit la composition de son Concerto pour flûte qu’il devait présenter à Paris au début du mois d’octobre.

Les conclusions de la commission rendues après des écoutes comparées furent publiées à la mi-octobre au moment où Nielsen était de retour au Danemark.

Interviewé par Politiken, le 24 octobre, il souligna combien il trouvait exceptionnelle et phénoménale l’ampleur du développement de la radio, s’émerveillant devant la possibilité nouvelle, pour un nombreux public non spécialiste, d’avoir accès à la musique classique par le biais de simples écouteurs et cela dans des conditions de retransmission à son avis de très bonne qualité technique et artistique.

Les tentatives de collaboration entre la nouvelle Radio et la direction de l’Orchestre de Tivoli n’aboutirent longtemps à aucun résultat patent. En cause, l’animosité qui opposait personnellement Holm et Schnedler-Petersen et la volonté de chacun de tirer à soi tous les avantages espérés.

La Radio aurait bien aimé pouvoir retransmettre des concerts donnés à Tivoli pour les manifestations en lien avec le soixantième anniversaire de Carl Nielsen, le 9 juin 1925. Et, la première œuvre de Nielsen  retransmise depuis Tivoli fut l’ouverture de Maskarade que Schnedler-Petersen avait programmé pour le début d’une soirée musicale le 14 juillet, plus d’un mois après la date de l’anniversaire. Même après ce premier pas, les négociations capotèrent pendant plusieurs mois entre les rivaux. Schnedler-Petersen craignait aussi une hémorragie de ses meilleurs musiciens vers l’Orchestre de la Radio. Il faudra attendre 1928 pour observer un certain rapprochement et constater la réalité de quelques radio-transmissions sporadiques. En ce qui concerne le catalogue Nielsen, les œuvres retransmises étaient plutôt de modestes dimensions. Exception notable pour la Symphonie n° 3, le 3 juin 1930, sous la direction de Schnedler-Petersen, Pan et Syrinx le 19 juin 1930, par l’Orchestre de la Police de Berlin dirigé par Camillo Hillebrand et le Concerto pour flûte avec Holger Gilbert-Jespersen sous la direction du compositeur, en juin 1931. Ce sera la dernière apparition de Nielsen dans la salle de concert de Tivoli.

Plusieurs opus de Carl Nielsen apparurent à la Radio, dont un seul composé spécifiquement pour le nouveau média. Ils furent interprétés soit en studio soit en public depuis d’autres lieux de la capitale.

Les auditeurs purent entendre sur leur poste, une œuvre intitulée En Fantasirejse til Faeroerne (Un voyage imaginaire aux îles Faroé), composée pour le festival et dédié aux Iles Féroé. L’interprétation se déroula au Théâtre roya, le 27 novembre 1927. Le compositeur assura la direction de la Chapelle royale. La retransmission intéressait aussi le reste du programme composé essentiellement de danses exécutées par des Féringiens venus spécialement en bateau pour l’occasion, ce qui ne paraît pas  très radiophonique.

Une autre manifestation se déroula à Axelborg, le 1er novembre 1928, avec l’Orchestre de la Radio (augmenté de quelques extras) placé sous la conduite du chef tchèque Jaroslav Krupka. Ils proposèrent une seule œuvre danoise, de Nielsen, bien sûr, intitulée, Air populaire bohémien-danois pour cordes, composée à l’initiative de Holm et achevée à Copenhague le 24 octobre 1928. Cette manifestation s’inscrivit dans le cadre d’un programme d’échange entre Launy Grøndahl et Jaroslav Krupka, entre  Copenhague et Prague. Plus tard, Air populaire bohémien-danois fut inscrit au programme permanent de l’Orchestre de la Radio danoise sous les baguettes de Launy Grøndahl et d’Emil Reesen. On nous donne les dates suivantes : 14 août 1929, 6 mars 1930, 30 juillet 1930 et 12 juin 1931. Aucune autre formation nationale ne la joua, semble-t-il.

Lors des manifestations en rapport avec le 100e anniversaire de l’Université technologique danoise, c’est-à-dire l’Ecole Polytechnique, on organisa une grande installation dans le hall des expositions de Copenhague le 30 août 1929. On demanda à Carl Nielsen de mettre en musique des vers de L.C. Nielsen (1871-1930). Les deux hommes se connaissaient et avaient déjà travaillé, entre autres, pour Willemoes (1907-1908), la Cantate pour le 250e anniversaire du bombardement de Copenhague (1909) et la Cantate pour P.S. Krøyer (1909). Toutefois, l’écrivain abandonna le projet et fut remplacé par Hans Hartvig Seedorff Pedersen (1892-1986). L’ensemble du festival fut retransmis à la Radio. On commença par diffuser, non seulement la cantate, mais aussi, en introduction, une version pour vents, du Festpraeludium (Prélude de fête) pour piano composé pour le tournant du siècle. Un hymne conclusif fut chanté par l’ensemble de l’assemblée avec accompagnement orchestral, également sur un texte de Seedorff Pedersen (Vor lyse Land, du Drommens Syn). Le travail se fit de manière à ce que les paroles puissent être chantées sur la musique de Du Danske Mand (Toi, Danois), air qu’adoraient les Danois qui se l’étaient amplement approprié.

A l’occasion de la grande Manifestation d’Art danois au Forum de Copenhague en octobre-novembre 1929, l’écrivain Sophus Michaëlis écrivit un Hymne til Kunster (Hymne à l’Art) que Nielsen devait mettre en musique. Inspiré, il composa plus que nécessaire et élabora une véritable petite cantate complète avec des strophes solistes pour soprano et ténor. L’inauguration avec retransmission en direct à la Radio se déroula devant un public invité enthousiaste et en présence du roi. Les critiques furent positives et le succès tel que l’on décida de répéter l’exécution lors d’un des concerts ultérieurs de la manifestation, le 3 novembre 1929, encore sous la direction du compositeur.

En 1929, le 29 janvier, Nielsen avait fourni un accompagnement piano sur le poème « Islande » du poète Otto Lagoni (1882-1949), par ailleurs militaire danois. Emil Reesen en avait réalisé une orchestration qu’il donna avec l’acteur Aage Garde en tant que narrateur au studio d’enregistrement le 27 juin 1930, à l’occasion du 1000e anniversaire du parlement islandais, l’Alting.

Pour les 50 ans de la Société danoise de crémation, Nielsen prit plaisir à mettre en musique un texte de Sophus Michaëlis, pour chœur a cappella à cinq parties. Il l’acheva  à Damgaard au début du mois de mars, époque à laquelle il composait  sa grande œuvre pour orgue Commotio. La création eut lieu dans un studio de la Radio dont le programme se terminait par ce chœur. Une allocution du professeur L.S. Fridericia sur la méthode de crémation, pratique peu en vogue au Danemark à cette époque, compléta le programme.

Holm s’affaira pour relier le monde du théâtre et l’univers de la musique, pour la première fois autour de la célèbre pièce de Heiberg, Elverhøj (La Colline de l’Elfe) de 1828, sur une musique de Friedrich Kuhlau. La représentation eut lieu le 8 janvier 1927 précédée de répétitions au studio Købmagergade au centre du vieux Copenhague avec des interprètes du Théâtre royal. Le succès fut énorme et l’on dut répéter le programme le 14 avril 1927.

Le 23 juin 1927, on diffusa de larges extraits de Sankt Hansaftenspil de Oehlenschlaeger (La Nuit de la Saint Jean) dont Nielsen avait composé la musique pour l’exécution de 1913 à Dyrehaven, parc situé au nord de la capitale. La Radio choisit cependant de s’appuyer sur des musiques d’autres compositeurs, même si le 26 septembre 1927 ce fut au tour de Nielsen avec Hagbarth og Signe, dont la  création en 1910 s’était aussi déroulée à Dyrehaven. Les acteurs étaient ceux qui avaient récemment joué au Théâtre royal de Copenhague sous la direction de Grøndahl avec  les vents de l’Orchestre de la Radio. Nielsen se trouvait alors à Damgaard où l’on ne recevait pas la Radio, il semble donc n’avoir pas écouté la représentation.

Une partie de sa musique pour Aladdin fut retransmise à la Radio nationale lors d’une soirée de qualité, le 28 mars 1929, pour laquelle on ne connaît aucun commentaire de sa part. On rappellera que dix ans plus tôt un violent conflit l’avait opposé au Théâtre royal à propos de cette partition. L’œuvre fut défendue  sous la direction de Grøndahl avec deux acteurs réputés de l’époque et un excellent chœur.

Le 20 avril 1930, on la redonna  avec pratiquement les mêmes intervenants. Nous ne connaissons pas de commentaires de sa part (l’a-t-il entendue ? Etait-il embarrassé par sa position parfois ambivalente  vis-à-vis de ce média ?)

Au printemps 1931, Nielsen écrivit une introduction à un texte de Karl Larsen (1860-1931), auparavant publié dans Politiken, lequel prenait la défense de la musique vivante contre la musique dite mécanique. Nielsen s’y exprima de manière mesurée et médiane, gêné de sa situation plutôt inconfortable entre les promesses maintenant évidentes de la Radio et de son directeur Emil Holm et de l’autre la défense de sa position à Tivoli par Schnedler-Petersen, les deux hommes ayant bien du mal à trouver un terrain d’entente acceptable.

Knut Ketting, qui a effectué des recherches majeures, avance les chiffres éclairants suivants. Il  a recensé du vivant du compositeur 5802 exécutions ! Ce chiffre inclut 922 dans le cadre des émissions de la Radio, soit un sixième du total.

Pour finir, rappelons que le compositeur mourut sur son lit d’hôpital, le 2 octobre 1931, au moment où l’on donnait une nouvelle production de son opéra Maskarade au Théâtre royal.  Le même soir les auditeurs norvégiens prirent connaissance de la Danse des coqs dans un programme de l’Orchestre de la Radio norvégienne.

Il décéda peu après minuit et, dès le lendemain, les journaux annonçaient la triste nouvelle à leurs lecteurs. Holm œuvra pour que la représentation suivante de Maskarade puisse être retransmise à la Radio depuis le Théâtre royal. C’était le 5 octobre 1931. En introduction, le Théâtre fit entendre le 7ème tableau de Moderen et un court mais émouvant discours du chanteur Poul Wiedemann.

Le 19 octobre, la Radio d’Etat mit en place sa propre contribution avec diverses œuvres orchestrales, de la musique de chambre, des chansons, des récitations et de communications. On entendit l’Andante lamentoso, la Sinfonia Espansiva, deux chansons populaires, une lecture d’extraits de Mon Enfance en Fionie, quelques chansons pour chœur d’hommes, le Quatuor à cordes en fa majeur, d’autres chansons populaires et pour finir la marche de Moderen. L’orchestre était dirigé par Launy Grøndahl.

Cette rapide présentation, non exhaustive, souligne combien Carl Nielsen manœuvra pour la pérennité de la salle de concert traditionnelle tout en prenant rapidement conscience de l’intérêt de l’essor de la musique radiodiffusée.

 

Sources

– Jean-Luc Caron. Carl Nielsen. L’Age d’Homme, 1990.

Launy Grøndahl. Un grand de la baguette danoise. La Série des Danois, ResMusica.com, étude mise en ligne en juillet 2009.

Ludolf Nielsen. Le dernier des romantiques danois. La Série des Danois, ResMusica.com, étude mise en ligne en septembre 2009.

–  Frederik Schnedler-Petersen. Chef talentueux, nielsénien dévoué, oublié. La Série des Danois, ResMusica.com, étude mise en ligne en mars 2011.

–   Carl Nielsen. Bleu Nuit Editeur, 2014 (à paraître)

Knut Ketting. Carl Nielsen and the Radio. Carl Nielsen Studies II, 2005.

Mogens Rafn Mogensen. Carl Nielsen. Der dänische Tondichter. Vol. 4 1918-1928, Verlag Eurotext Arbon, 1992.

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