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Duchâble et Carré : Beethoven dialogue avec Napoléon

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Coppet. Cours du Château. 27-VI-2014. Festival Autour de Madame de Staël. Napoléon à Sainte Hélène. Lecture d’extraits du Mémorial de Sainte Hélène du comte Emmanuel de Las Cases, poèmes de Victor Hugo. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : 1er mvt et 2e mvt Sonate op. 13 n°8 « Pathétique », 1er mvt Sonate op. 57 n°23 « Appassionata », Sonate op. 31 n°2 « La Tempête », Sonate op. 27 n°14 « Au clair de lune », Final Sonate op. 13 n° 8 « Pathétique », 3e mvt Sonate op. 26 n° 12, Extrait des 32 variations WO 080. Franz Lizst (1811-1886) : Études d’exécution transcendante, S. 139 (1852) Feux follets. Victor Hugo (1802-1885) : Waterloo, L’expiation (III), Les Djins. Alain Carré (comédien), François-René Duchâble (piano).

Duchâble_Carré.01wPrima la musica, poi le parole. A moins que ce soit le contraire ! Avec les spectacles du comédien et du pianiste difficile de choisir qui de la musique ou du mot prend le pas sur l’autre. Le premier raconte avec sa voix et ses mots alors que l’autre chante avec son clavier et ses doigts. Mais est-ce bien ainsi qu’il faut les entendre ? La voix de l’acteur résonne comme un chant parlé alors que les sonates beethovéniennes du pianiste racontent comme des mots.

L’expressivité du discours tant musical que théâtral reste stupéfiante. Pas de pause, de pianotage avec . Avant même que le comédien déclame ses premières rimes, il attaque en puissance et avec une formidable autorité le 1er mouvement de la « Pathétique ». Un jeu trempé, incisif, qui scelle l’identité du personnage central de cette soirée : Napoléon à Sainte Hélène. Aigri, mécontent, souffrant du peu de considération que les Anglais ont porté à sa reddition, tout dans la musique de Duchâble raconte le drame de cet homme qui jamais ne pourra reconnaître ses manquements humains. A la fois assaillant son entourage, comme désespéré de son emprisonnement toute la rancœur de l’empereur est contenue dans les notes que le pianiste tire de l’œuvre de Beethoven.

Alors la voix d’ s’élève. Il chante, pardon, il dit Victor Hugo. Il empoigne l’assistance et la mène dans la bataille de Waterloo. La voix ardente, la diction impeccable, le poème de Victor Hugo prend des couleurs infinies, nous précipite dans les affres de cette bataille sanglante, terrible, douloureuse où Napoléon voit la défaite fondre sur sa Grande Armée. Quand l’ultime vers du poème de Victor Hugo s’envole, avec ses quelques lourdes secondes laissées au silence de la mort rôdant autour du champ de bataille, le 1er mouvement de la sonate « Appassionata » prolonge le discours du comédien.

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Avec le choix d’illustrer ce Napoléon déchu, emprisonné, la musique de Beethoven est des plus judicieuses. Encore faut-il l’offrir avec la profondeur et l’intensité qu’elle mérite. En ce sens, François-René Duchâble, même s’il opte pour les pages les plus connues de ces sonates, montre combien il fait sien le message profond du compositeur.

Depuis que le pianiste français a mis fin avec fracas à cette carrière de concertiste qui le dévorait, il semble avoir mûri, s’être imprégné de ce que la musique offre aux sentiments. Dans son jeu, toujours aussi brillant, la technique qui éclatait comme telle laisse aujourd’hui place à une approche plus sensible. La délicatesse du toucher toujours présente, comme scellée en lui, permet à François-René Duchâble un laisser-aller vers plus d’intimité, plus de hauteur d’âme.

Ainsi dans le 1er mouvement de la sonate « Au clair de lune », son piano impose un recueillement presque religieux. Chacun retient son souffle, rien ne trouble plus l’atmosphère que les sons d’un piano tout entier entre l’esprit du pianiste. Pourtant, cette sonate entendue jusqu’à l’exaspération retrouve une grandeur impressionnante sous les doigts du pianiste. Les yeux se ferment, on se pénètre de la musique. Plus aucun souffle ne vient troubler l’atmosphère. Tout s’arrête pour mieux goûter les harmonies de Beethoven. Mêmes les quelques criardes hirondelles qui, jusqu’alors pourchassaient en piaillant quelques moucherons, semblent s’être tues.

Lectures et sonates se suivent pendant près de deux heures d’un spectacle débordant d’intelligence. Alain Carré choisit parmi le récit du comte de Las Cases et quelques poèmes de Victor Hugo, quelques épisodes de la vie de Napoléon à Sainte Hélène. Des textes choisis pour leur humour, leur vérité historique, toujours soulignés par les mélodies que François-René Duchâble juge opportune à l’illustration du propos.

Cette quatrième édition d’un petit festival qui, en moins d’une semaine, offre des spectacles de haute tenue, avait débuté par la désormais habituelle plaidoirie de Marc Bonnant. Ce brillantissime avocat genevois, extraordinaire orateur vantait à nouveau l’esprit des hommes et des femmes qui ont illuminé le 18e siècle. Avec le verbe aussi fort et raffiné qu’une musique de Mozart, cette année l’a vu porter aux nues les femmes qui tenaient salon à Paris. Paris alors centre du monde culturel. Outre Madame de Staël, que la chute de Napoléon a permis de retourner à Paris d’où il l’avait contrainte à l’exil, ce sont tour à tour la Marquise de Lambert, Madame de Tencin, Madame LeFèvre-Dacier et autre Madame Geoffrin qui ont eu les honneurs de cet orateur dont l’humour piquant n’a d’équivalent que son immense culture.

Crédit photographique : François-René Duchâble ; François-René Duchâble, Alain Carré © Yves Perradin/« Autour de Mme de Staël »

 

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Coppet. Cours du Château. 27-VI-2014. Festival Autour de Madame de Staël. Napoléon à Sainte Hélène. Lecture d’extraits du Mémorial de Sainte Hélène du comte Emmanuel de Las Cases, poèmes de Victor Hugo. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : 1er mvt et 2e mvt Sonate op. 13 n°8 « Pathétique », 1er mvt Sonate op. 57 n°23 « Appassionata », Sonate op. 31 n°2 « La Tempête », Sonate op. 27 n°14 « Au clair de lune », Final Sonate op. 13 n° 8 « Pathétique », 3e mvt Sonate op. 26 n° 12, Extrait des 32 variations WO 080. Franz Lizst (1811-1886) : Études d’exécution transcendante, S. 139 (1852) Feux follets. Victor Hugo (1802-1885) : Waterloo, L’expiation (III), Les Djins. Alain Carré (comédien), François-René Duchâble (piano).

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