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Ouverture du festival Messiaen à Briançon

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique symphonique

Festival Messiaen au pays de la Meije. 26-VII-2014. Collégiale de Briançon
17h: Giovanni Gabrieli (1557-1612): Beata es Virgo pour deux mezzo-sopranos et quatre cuivres; Iannis Xenakis (1922-2001): Linaia-Agon, version Benny Sluchin, pour cor, trombone et tuba; Kottos pour violoncelle; N’Shima pour deux mezzo-sopranos, deux cors, deux trompettes et violoncelle; Luis de Pablo (né en 1930): Animae pour deux mezzo-sopranos, deux cors, deux trombones et violoncelle (CM). Els Janssens et Lucie Richardot, mezzo-sopranos; Pierre Badol et Jean-Michel Vivit, cors; Julien Dugers et Benny Sluchin, trombones; Christophe Roy, violoncelle; Ensemble Solistes XXI; direction Rachid Saphir
21h: Jean-Louis Florentz (1947-2004): Magnificat-Antiphonie pour la visitation op.3, pour ténor, choeur mixte et orchestre; Olivier Messiaen (1908-1992): Trois petites Liturgies de la Présence Divine pour choeur de femmes, piano, célesta et Ondes Martenot. Olivier Coiffet, ténor; Roger Muraro, piano; Valérie Hartmann-Claverie, Ondes Martenot; Thibault Lepri, célesta; ensemble Musicatreize; Orchestre Régional de Cannes Provence-Alpes Côte d’Azur; direction Roland Hayrabedian.

Solistes-XXI-credit-FrancisPearron_23« J’avais devant moi un héros, atteint d’une blessure glorieuse, mais tout éclairé d’une lumière glorieuse »: ce sont les propos exaltés d’ à l’adresse de qu’il va recevoir à sa classe en tant qu’auditeur, engageant ce jeune ingénieur  – travaillant déjà aux côtés de Le Corbusier – à devenir compositeur. Et c’est encore Messiaen qui prononcera, en mai 1984, le discours de réception de Xenakis à l’Institut de France.

Le Festival Messiaen au pays de la Meije et son directeur rendent cette année un hommage appuyé à cet élève hors norme que fut Xenakis pour le maître de la Grave; esprit solitaire et singulier, il va transgresser l’écriture musicale pour concevoir un art sonore en lien avec l’architecture et l’espace.

La 17e édition du Festival s’ouvrait sous la voûte résonnante de la Collégiale de Briançon, avec deux concerts prestigieux et une création mondiale commandée au compositeur espagnol Luis de Pablo, retenu malheureusement à Madrid pour des raisons de santé.

Rachid-Safir-credit-IsabelleFrancaix_36Le concert de 17 heures invitait l’ dirigé par son chef dans un programme passionnant construit autour de N’Shima, pièce mythique de Xenakis écrite pour deux mezzo-sopranos, deux cors, deux trombones et un violoncelle.

Les deux mezzo-sopranos et les quatre cuivres interprétaient pour débuter le motet à six voix Beata es Virgo du vénitien . Les cuivres, associés ou répondant aux deux chanteuses, donnaient à entendre cette musique luxuriante mais un rien floutée par l’excès de réverbération. Linaia-Agon (1974) de prenait au contraire toute son envergure sonore dans l’espace de la Collégiale. Dédicacée à Lina Lalandi, la pièce pour cor, trombone, tuba et un arbitre met en scène le combat de Linos et d’Apollon par le truchement des calculs d’un ordinateur qui détermine les combats et affiche les résultats. Cette joute sonore débridée et très xenakienne, dûment arbitrée par , saisissait l’écoute par la puissance des masses sonores mises en jeu et l’interférence des timbres faisant naître des polyphonies sauvages.

Pour sa nouvelle oeuvre Animae , la formation très atypique de N’Shima (à laquelle il devait se conformer), inspire à Luis de Pablo une réflexion sur « nos relations ambiguës avec le divin » qu’il envisage sous trois aspects : l’Extase (Saint Thérèse), la Terreur (d’après le poème épique Mahabharata) et la Paix du Néant (texte égyptien anonyme), trois extraits de texte sur lesquels repose la structure de l’oeuvre. Les deux voix chantent le plus souvent dans un style psalmodié, d’une austère beauté. Elles sont relayés par les cuivres – superbes Pierre Badol, Jean-Michel Vivit, Juliens Dugers et Benny Sluchin – effectuant une sorte de commentaire qui creuse le mystère et l’intériorité. Le violoncelle apporte ses couleurs à l’ensemble et terminera seul, dans un dialogue à fleur d’émotion avec une partie vocale beaucoup plus volubile et expressive. Els Janssens et Lucile Richardot très investies confrontaient leur timbre profond et chaleureux aux sonorités rayonnantes et flexibles du violoncelle de .

Ce dernier enchaînait avec Kottos de Xenakis, une des partitions les plus redoutables du répertoire violoncellistique. Dans cette pièce composé en 1976 pour le Concours Rostropovitch, la subversion du geste est à son comble, à la mesure du géant aux 100 bras et aux 50 têtes évoqué par le titre. , immense, en exprime l’obsession rageuse avec une fulgurance éblouissante et un archet véloce, explorant tous les registres de son instrument sans jamais relâcher la tension.

N’Shima (esprit, âme en hébreu) terminait le concert dans la pure exaltation xenakienne exprimée par les chants à gorge déployée des deux mezzo-sopranos et les salves de cuivres auxquelles elles s’associent dès le début de l’oeuvre. La partie vocale écrite pour deux voix « paysannes » (dixit Xenakis) doit être âpre et rugueuse, ce à quoi tendaient nos deux chanteuses avec une vaillance héroïque. Portée par leur incantation furieuse sur quelques phonèmes, cette transe sacrée, dont le violoncelle n’assure que les articulations, nous laissait sans voix.

Musicatreize-photoGuyVivien1_94A l’affiche du concert du soir, deux pièces d’envergure et de dimension sacrée sollicitaient l’Orchestre Régional de Cannes Provence-Alpes-Côte d’Azur, l’ensemble vocal et bon nombre de solistes, tous sous la direction énergétique de Roland Hayrabedian.

De d’abord, Magnificat-Antiphone pour la visitation opus 3, pour ténor, choeur mixte et orchestre est le premier volet d’un triptyque constituant une sorte d’office destiné à honorer la Vierge Marie. Passionné par les cultures du monde, Florentz fait ici référence à la liturgie éthiopienne qui imprègne cette prière en latin dans sa forme et ses couleurs: celles de l’orchestre extrêmement divisé au sein duquel se fondent les voix du choeur dans un ensemble hétérophonique et mouvant d’une très grande richesse. Dans les première et dernière partie émerge la voix du soliste – lumineux Olivier Coiffet – projetant le texte au-dessus de la masse chorale dans un élan fervent et tendu. Fermement conduit par Roland Hayrabedian, choeur et orchestre nous plongeaient dans une écoute immersive, oscillant entre mystère et effusion.

Oeuvre unique et inclassable, associant aux cordes de l’orchestre la percussion, les Ondes Martenot, un piano, un célesta et un choeur de femmes, les Trois petites Liturgie de la Présence Divine (1944) d’ couronnaient cette soirée d’exception. L’oeuvre est écrite en pleine guerre, comme une vengeance clandestine contre l’occupation allemande. Le texte, de la main de l’auteur, tire son inspiration de différentes sources (l’Apocalypse, les Evangiles, le Cantique des Cantiques…), exprimant en trois volets, la foi glorieuse du compositeur – « ce qui chante comme un écho de lumière » – dans un débordement de tendresse, d’amour et d’espérance.

Roger-Muraro-Portrait-Alix-Laveau_22L’Antienne de la Conversation intérieure, premier mouvement qui instaure d’emblée un dialogue entre les voix de femmes à l’unisson et les « commentaires oiseau » du piano, nous laissait apprécier le toucher perlé et la clarté rayonnante du jeu de , délicatement ombré par le célesta (Thibault Lepri). Si l’équilibre des forces est mis à mal au centre du mouvement, la joyeuse polyrythmie entretenue par les instruments percussifs, le violon solo et le choeur ne laisse d’impressionner; tout comme l’orchestration débridée du deuxième volet, Séquence du Verbe, Cantique divin, fresque colorée alternant refrain d’allure populaire et couplets où les Ondes Martenot solistes – exemplaire –  participent de cet élan conquérant. Le troisième mouvement, Psalmodie de l’Ubiquité par amour est le plus développé. Messiaen y alterne scansion rythmique du choeur, cerné par les maracas, et déploiement mélodique des voix assistées par les Ondes Martenot. Si les tutti souffraient de l’acoustique trop réverbérante des lieux qui, en même temps, portait la musique au sommet de sa résonance, force était de constater, à la faveur de l’investissement du chef et des interprètes de la soirée, que l’oeuvre n’avait rien perdu de sa puissance d’inspiration et de sa force émotionnelle.

Crédits photographiques : photo Francis Pearon; Rachid Safir photo Isabelle Francaix; Ensemble photo Guy Vivien; photo Alix Laveau

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