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Kaleidoskopville : espaces d’une utopie musicale

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20141022-Kaleidoskopville-03_cSebastian-Bolesch est un jeune orchestre à cordes berlinois qui s’est donné pour objectif d’explorer des nouvelles formes de concert de musiques classiques.

Pour sa dernière production, l’ensemble présente pour la première fois un travail exclusivement pensé et mis sur pieds par les solistes du groupe. Inspiré à la fois de Dogville (Lars von Trier) et de In Watermelon Sugar (Richard Brautigan), Kaleidoskopville ébauche des utopies faites de sons, de mouvements, de lumière, d’actions et de chants.

Devant nous, la scène de la Berliner Festspiele est vidée de tous décors. L’espace est entièrement débarrassé des balises scéniques habituelles. C’est le tableau d’un voyage au cœur des entrailles d’une baleine géante qui s’ouvre devant nous. On scrute côté court, et côté jardin, mais rien ne semble nous indiquer où débute et s’achève plateau ou coulisse. Alors on discute encore avec son voisin. « Ça » ne semble pas encore avoir commencé, et pourtant des bribes de musique s’échappent par le bord de la scène. Et puis des commentaires des musiciens. Ils répètent une pièce de Beethoven, la Grande Fugue opus 133,  qui ne sera pas jouée une fois en entier lors du concert. L’idée de base est alors posée : on n’est pas ici pour écouter de la musique, mais avant tout pour écouter ce que fait la musique entre des musiciens qui la jouent, la répètent, la déplacent, et l’interrogent.

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Ils la déplacent physiquement, même, puisque tout le travail de mise en espace des musiciens consiste à faire varier leur nombre et leur disposition : un moment ils sont en ligne contre les murs, puis disséminés dans l’espace de manière presque symétrique, et l’instant d’après ils se retrouvent en petits cercles, accroupis, faisant vibrer leurs archets comme autour d’un feu de joie. De Dogville, dont ils se réclament, reste le vide évocateur du décor, et des In Watermelon Sugar, quelques phrases récitées par certains des musiciens en regardant le public dans les yeux : « I guess you are kind of curious as to who I am, but I am one of those who do not have a regular name. My name depends on you. »   Expérience musicale ou scénique ? Une impression plus précise se dégage lors de l’adagio de la Symphonie N°9 de Mahler. Si les changements de groupes et déplacements des musiciens apportent une certaine profondeur aux images qui se présentent devant nous, la musique paraît comme mise de côté, un élément ajouté, qui se peine un peu à arriver jusqu’à nous. On aurait presque envie de se lever pour vivre la musique alors jouée de l’intérieur, et de ressentir, comme les musiciens semblent le faire, les effets de ce mélange entre sons et mise en espace.

Plus qu’un souvenir clair de ce qui nous a été joué, ce qu’il reste une fois les artistes applaudis, c’est une impression diffuse d’étrangeté qui fait le charme de ce projet. « Le lieu moderne de la musique n’est pas la salle de concert, mais la scène », écrivait Roland Barthes dans Musica Practica, citation que les ont intégré au programme de cette pièce et qu’ils s’approprient. Pour la première fois, ils ont travaillé « seuls », sans l’aide d’un metteur en scène ou d’un chorégraphe venu de l’extérieur, comme ils en ont l’habitude. Une première bribe qu’on ne peut qu’encourager, même si on regrette que cette première au nom pompeux ait manqué à son ambition en restant trop sage, cachée derrière des références mal exploitées. S’émanciper de Dogville pour mettre le feu à la scène avec des violons ?

Grégory d’Hoop et Nathalie Frank 

Photos : © Sebastian Bolesch

BP_Schwarz En partenariat avec Berlin Poche

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