Banniere-ClefsResmu-ok

L’ARC Ensemble de Toronto, sous le signe de la mémoire

ARC Ensemble 2 -® Beth CharterisL’ensemble Artists of the Royal Conservatory (ARC) de Toronto est un ensemble de musique de chambre de très haut niveau, spécialisé dans le répertoire des œuvres composées pendant les années troubles du XXe siècle. Leur discographie exigeante (Weinberg-Ben-Haïm) témoigne de leur engagement dans la redécouverte de ces pans oubliés du répertoire. , co-fondateur et directeur artistique de l’ensemble nous explique la philosophie et les projets de cet ensemble unique dans le paysage musical.

« Je pense que nous entrons dans un territoire très dangereux lorsque nous donnons  aux artistes des responsabilités particulières ou que nous attendons d’eux qu’ils se comportent d’une manière exceptionnelle. »

ResMusica : Pourquoi avez-vous décidé de créer l’ARC Ensemble ?

 : L’ARC Ensemble est un projet du Conservatoire royal de musique du Canada (MRC). Le Conservatoire est l’une des plus grandes organisations culturelles du Canada. L’ARC Ensemble est composé de musiciens qui enseignent au Conservatoire. La direction du Conservatoire m’avait demandé de créer un ensemble qui serait en charge de promouvoir sa réputation à travers des tournées de concerts et des enregistrements. Au début, nous n’avions pas réfléchi à une forme de spécialisation qui est désormais la notre.

RM : Pouvez-vous nous expliquer la philosophie de votre  « Musique en exil » série ?

SW : En 2003, j’avais programmé une série d’œuvres de compositeurs passés par le camp  de concentration de Terezín : , et . J’en ai tiré plusieurs réflexions. Tout d’abord, cette musique doit sortir des concerts commémoratifs qui lui imposent un nouveau « ghetto ». Ces œuvres doivent être programmées dans le cadre de concerts réguliers. Mais, cette musique de Terezín n’est hélas qu’une infime partie de celles composées par des musiciens victimes des régimes totalitaires. Nous avons donc décidé de mettre l’accent sur tous ces compositeurs en souffrance dont ceux qui se sont exilés.

RM : La mémoire est un devoir pour les musiciens classiques ?

SW : Je pense que nous entrons dans un territoire très dangereux lorsque nous donnons  aux artistes des responsabilités particulières ou que nous attendons d’eux qu’ils se comportent d’une manière exceptionnelle. L’aspect commémoratif est pour nous moins important que la qualité même de la musique. Ce n’est pas rendre service à ces œuvres que de les limiter à leur contexte de création, aussi terrible soit-il. Ignorer  des œuvres qui sont d’une qualité exceptionnelle est par contre une grave erreur.

RM : Pourquoi est-il important pour vous de jouer la musique de compositeurs contraints de fuir l’Europe dans les années 1930 ?

SW : De nombreux exilés ont souffert à la suite de leur installation  dans d’autres pays. Ils ont été confrontés à  des difficultés émotionnelles terribles. Ils ne savaient pas où était les membres de leur famille, et même très souvent, si leurs familles étaient encore en vie !  Ils ne connaissaient parfois pas la nouvelle langue de leur pays d’accueil ou ils découvraient un environnement social et culturel différent. Certains furent obligés d’accepter des emplois relativement subalternes. Il y avait un fort sentiment d’aliénation. En conséquence, beaucoup sont morts prématurément ; leur réputation a été détruite et leur musique a été marginalisée. Pour revenir à votre précédente question, on peut dire qu’il y a un devoir moral pour explorer ces musiques marginalisées car elles ont été composées par des créateurs qui ne cadraient pas avec les lois raciales des Nazis. Mais je crois qu’en tant que musiciens nous avons la responsabilité d’être curieux et d’explorer ces pans du répertoire. Il y a une énorme quantité de musiques qui mérite l’exploration et la programmation régulière.

RM : Votre disque le plus récent est dédié à la musique de chambre de . Comment avez-vous redécouvert ce compositeur ?

SW : Nous avions interprété le quintette avec clarinette de et je savais que plusieurs de ses autres pièces était merveilleuses. était une figure majeure de la vie musicale israélienne où il reste très apprécié.  Comme très souvent, sa musique, d’avant son exil, est tombée dans l’oubli. En lisant la biographie que lui a consacré Joas Hirshberg, j’ai lu la mention de partitions composées avant qu’il ne quitte Munich, en 1933,  pour la Palestine alors sous mandat britannique. Après son arrivée à Tel-Aviv, son style a évolué et il a renié ses anciennes partitions dont un quatuor avec piano, assez néo-brahmsien et très bien écrit. J’ai pu avoir accès au manuscrit et nous l’avons enregistré pour cet album Chandos.

ARC 12RM : Vous êtes très proche du chef d’Orchestre , très actif dans la défense des compositeurs opprimés. Pourquoi avez-vous invité le maestro à devenir président d’honneur de votre ARC Ensemble ?

SW : En 2008, l’ARC Ensemble présentait une série de concerts intitulée « Musiques en exil » à New York. était en ville pour diriger l’Orchestre de la Julliard School. Il a assisté à l’un de nos concerts. Nous nous sommes rencontrés à l’issue d’un concert et il était très enthousiaste sur notre prestation. Peu après, il a invité l’ensemble à se produire au Festival de Ravinia qu’il dirige.
L’action du Maestro Conlon dans la redécouverte des musiques qualifiées de dégénérées par les Nazis est sans équivalent sur la scène musicale, en particulier dans le domaine de l’Opéra. Je pensais que s’il acceptait de devenir notre président honoraire, ce serait le meilleur « sceau d’approbation » que nous pouvions obtenir. Il fut très heureux de cette demande.

RM : En 2015, vous serez en Allemagne pour marquer le 70e anniversaire de la libération du camp de Dachau ? Pouvez-vous nous expliquer la philosophie de ce concert ?
SW : En effet !  Je souhaite élargir la thématique et ne pas limiter l’évènement à un aspect purement commémoratif. Comme je l’ai mentionné plus tôt, ces concerts commémoratifs semblent toujours avoir un caractère déprimant. Il y a toujours la coda tacite « et puis ils ont été tués. » Je pense qu’il est injuste d’associer un ensemble de pièces de ces compositeurs avec ce genre de concert. Et je ne pense pas qu’il est de notre devoir de rendre les gens encore plus déprimés lors des occasions commémoratives. Donc, pour le concert Dachau nous avons décidé de programmer des œuvres qui sont associées avec cette époque terrible et la guerre mais pas seulement à travers le prisme des compositeurs qui ont travaillé dans des camps de concentration. Le programme comprend un quatuor à cordes du compositeur allemand Hanning Schröder sur la base du Lied der Moorsoldaten (Le Chant des déportés) qui était une chanson composée à Börgermoor, un camp pour les prisonniers politiques. Puis il y a le Quintette avec piano sur des thèmes populaires du Polonais  qui a été composé peu après la guerre. Ce programme se complètera avec le Quatuor avec piano par Paul Ben-Haim qui s’est enfui de l’Allemagne en 1933.

RM : Quels sont vos prochains grands projets discographiques ?

SW : Notre prochain enregistrement est consacré au compositeur polonais de confession juive qui s’est exilé à Paris et à New York, dans les années 1930. Il y a quelques très belles œuvres à son catalogue et il est presque complètement inconnu, même dans son propre pays. Il est mort jeune, âgé de 48 ans, en 1951.

Crédits photographiques : © Beth Carteris/ARC Ensemble

En coopération avec la
sur les mémoires des violences politiques

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.