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L’Orfeo de Sasha Waltz, le mariage du chant et de la danse

Danse , La Scène, Opéra, Opéras, Spectacles Danse

Luxembourg, Grand-Théâtre. 9-XII-2014. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Orfeo, fable en musique en un prologue et cinq actes sur un livret d’Alessandro Striggio. Mise en scène et chorégraphie : Sasha Waltz. Scénographie : Alexander Schwarz. Costumes : Beate Borrmann. Lumière : Martin Hauk. Vidéo : Tapio Snellman. Avec : Georg Nigl, Orfeo ; Anna Lucia Richter, Euridice / La Musica ; Charlotte Hellekant, Messaggiera / La Speranza ; Douglas Williams, Caronte ; Konstantin Wolff, Plutone ; Luciana Mancini, Prosperina ; Julián Millán, Apollo / Eco / Pastore 4 ; Cécile Kempenaers, Ninfa / Pastore 1 ; Kaspar Kröner, Pastore 2 / Spirito ; Kevin Skelton, Pastore 3 / Spirito ; Hans Wijers, Pastore 5 / Spirito. Ensemble Sasha Waltz & Guests (Davide Camplani, Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola, Luc Dunberry, Maureen Lopez Lembo, Michael Mualem, Virgis Puodziunas, Sasa Queliz, Zaratiana Randrianantenaina, Orlando Rodriguez, Yael Schnell, Joel Suárez Gómez, Antonio Ruz). Chor Vocalconsort Berlin. Orchester Freiburger BarockConsort, direction : Torsten Johann.

1_Orfeo_Anna Lucia Richter (Eurydike), Georg Nigl (Orfeo) © Monika RittershausLes tentatives récentes de réaliser l’impossible « cross-over » entre opéra et ballet, afin de fusionner deux les genres artistiques en une forme de spectacle d’art total, ont souvent eu comme effet d’accentuer la rigidité des chanteurs et de souligner le mutisme des danseurs. fait clairement exception à la règle.

En effet, la solution prônée par la chorégraphe est visiblement de faire chanter les danseurs et danser les chanteurs, cet audacieux parti-pris donnant lieu à un spectacle littéralement envoûtant, fondé du début à la fin sur le rejet de tout type de frontières – médiales, génériques, sexuelles… – et surtout sur l’union presque absolue du chant, de la scène et de la danse. On ne pouvait faire meilleur choix, comme laboratoire d’une telle expérience, que le supposé premier opéra de tous les temps, lui-même destiné à célébrer le pouvoir de la musique en plus d’évoquer les grands thèmes humains au caractère mythique, universel et intemporel : l’amour, la perte, le chagrin, l’espoir, le triomphe sur la mort… La structure même de l’Orfeo de Monteverdi, une alternance parfaitement équilibrée entre passages chantés et morceaux instrumentaux, semblait appeler un tel traitement.

Chanteurs et danseurs évoluent donc, pieds nus et en costumes à la fois exotique et traditionnel, dans un espace scénique délimité sur les côtés par la présence des musiciens d’orchestre, eux-mêmes volontiers intégrés au spectacle, et à l’arrière par un sobre panneau mobile en bois qui pourrait évoquer autant un temple grec aux nobles colonnades que la frontière d’avec l’au-delà. Ce panneau, évacué en deuxième partie de spectacle, cache lui-même un plan d’eau au symbolisme fortement exploité, ainsi que, en toile de fond, un espace ouvrant sur l’imaginaire d’un autre monde : la riante forêt où est enlevée Eurydice, davantage victime d’un viol que d’une morsure de serpent ; les rochers évoquant le Styx ; le vide des Enfers ; la forêt dénudée de la Thrace… La violence de l’action, que ne cesse d’évoquer le troublant corps à corps auquel se livrent chanteurs et danseurs confondus, est elle-même suggérée par les âpres couleurs musicales de la partition, qu’il s’agisse du roulement de tambour initial ou des sonorités presque barbares des trompettes et cornets qui émaillent une orchestration dont la rare rugosité, tout d’un coup, fait sens.

Le déroulement de l’action permet ainsi le déploiement d’images à la beauté ineffable, et toujours riches de multiples significations. On citera pour mémoire, précédant l’entrée de La Musique, l’apparition d’une danseuse simplement vêtue d’une robe bleue et dont la gestuelle semble évoquer autant le bondissement d’une jeune biche que le battement d’ailes d’un oiseau emprisonné dans le creux de la main, autant d’éléments qui signalent une atmosphère où l’humain et l’animal, les morts et les vivants, se côtoient dans un univers marqué à la fois par l’innocence pré-adamique et par la violence contenue. Autre moment fort de l’action, la scène du mariage d’Orphée d’Eurydice dont l’on pressent par tous les signes avant-coureurs le sinistre dénouement. Avec l’acte du Styx, la vision de Caron tentant tant bien que mal d’éloigner les âmes perdues qui se précipitent vers sa barque restera dans toutes les mémoires, de même que le délicat érotisme du ballet de Pluton et de Proserpine, gracieusement stylisé, à la fin du quatrième acte. Image forte du cinquième, le moment où les femmes délaissées par Orphée jettent à l’eau un corps présenté comme exsangue et sans vie.

3_Orfeo_Sasha Waltz & Guests (Tanz), Vocalconsort Berlin (Chor), Freiburger BarockConsort (Musik-Ensem

Toutes ces images ne seraient rien sans le support d’une exécution musicale sans faute, et dans ce domaine l’oreille est gâtée presque autant que l’œil. Avec la présence sur scène du , on pouvait compter sur une interprétation exemplaire, et l’on a rarement entendu une lecture aussi claire et juste de la partition. Intelligemment intégrés à l’action, certains solos instrumentaux – les deux violons, la harpe – ont fait véritablement sensation. Sans être véritablement exceptionnel, le niveau vocal était lui aussi à la hauteur des espérances. Issus pour la plupart du remarquable Vocalconsort de Berlin, les solistes sont tous parfaitement à l’aise aussi bien vocalement que scéniquement ; leur investissement dans la chorégraphie est en tout point sidérant. À cet égard, on saluera tout particulièrement la performance de la jeune en Musica et en Eurydice, la malléabilité physique de la jeune cantatrice se riant des exigences scéniques qui lui sont imposées. Moins sollicitée plastiquement, propose sans doute la meilleure prestation vocale de la soirée, même si son vibrato dans l’aigu reste quelque peu en dissonance avec la teneur générale de l’ensemble musical. Doté d’un baryton souple mais plutôt pauvre en couleurs, en Orphée est investi à 100% dans un rôle qu’il a souvent interprété, et qui semble n’avoir plus aucun secret pour lui. Le triomphe qui lui a été réservé en fin de soirée est amplement mérité.

Initialement donné à Amsterdam en début de saison, ce merveilleux spectacle sera redonné courant 2015 au festival international de Bergen ainsi qu’à l’Opéra de Lille. Que l’on s’y précipite !

Crédit photographique : Ana Lucia Richter et (photo 1) ; Ensemble Sacha Waltz & Guests, Vocalconsort de Berlin, (photo 3) © Monika Rittershaus

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