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Daniel Harding dirige Berg et Beethoven

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Paris. Auditorium de Radio-France.
08-I-2015. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour violon en ré majeur op.67. Christian Tetzlaff : violon. Symphonie n°8 en fa majeur op.93 en mi mineur op. 27. Alban Berg (1885-1935) Trois Pièces op.6 ; 09-I-2015. Ludwig van Beethoven (1770-1827) Triple concerto en do majeur op.56. Alban Berg (1885-1935) : Kammerkonzert ; Trois extraits de Wozzeck ; Christian Tetzlaff : violon ; Tanja Tetzlaff : violoncelle ; Lars Vogt : piano, Barbara Hannigan : soprano ;
10-I-2015. Ludwig van Beethoven (1770-1827) Symphonie n°7 en la majeur op.92. Alban Berg (1885-1935) : concerto pour violon « à la mémoire d’un ange ». Christian Tetzlaff : violon ; Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Daniel Harding.

harding_daniel_©Harald-HoffmannLa présence de à la tête de l’ a réjoui ostensiblement public et musiciens.

En coulisses, le nom du chef anglais circule parmi la short-list  des prétendants au poste de directeur musical de l’Orchestre de Paris… Heureux présage ? Cette série Beethoven-Berg lui va comme un gant et confirme toutes les qualités qu’on avait pu remarquer jusqu’à présent.

Les réserves viendraient plutôt de la logique interne d’un couplage rapprochant les deux écoles de Vienne. Ce serait oublier que la première doit son existence à l’émergence de la seconde et qu’il aurait sans doute été judicieux d’élargir le spectre stylistique au-delà de la paire représentative Beethoven-Berg. Des réserves enfin, sur la personnalité étonnamment versatile du violoniste , dont la prestation alterna au fil de ces trois soirées le meilleur comme le pire.

A peu de choses près, la célébrité écrasante du Concerto pour violon en ré majeur finirait par éclipser la forme tout entière par la seule équation Romantisme=Beethoven=opus 61. Passage obligé de tout violoniste qui se respecte, cette œuvre roule dans l’ornière mémorielle de générations d’auditeurs au même titre que la Symphonie n°9 ou la Sonate Appassionata. Est-ce une raison pour tirer à soi la couverture et faire grimacer nuances et contrastes dynamiques en les appuyant jusqu’à la caricature ? L’archet de fait dans le démonstratif continu, au corps à corps avec son instrument pour asséner une ligne dure et véhémente.

L’allegro oublie son ma non troppo ; on est ici heureux jusqu’au vertige ou triste à faire pleurer les pierres. La ligne est morcelée, sans cesse précipitée par une urgence assez insolite. Harding se fraie un passage dès qu’il en a l’occasion, soignant la netteté des ruades rythmiques pour contrebalancer la ligne soliste. A-t-on jamais entendu une cadence aussi émaciée de son et de couleurs ? Tezlaff privilégie ici un arrangement personnel vaguement inspirée de la version écrite par Beethoven  pour piano et timbales. Cet échange âpre et agressif, à la limite de la justesse, résume à lui seul cette vision très sombre et personnelle. Le Larghetto disperse ses contours liquoreux jusqu’à oser la disparition du son quand les phrases font du sur-place dans les aigus… Entre flottements chaloupés et émiettement nerveux du staccato, le rondo allegro n’est pas loin de finir dans le décor.

Changement radical d’atmosphère avec les Trois Pièces opus 6 d’. Pas mécontents de pouvoir enfin apprécier pleinement la direction de dans cette œuvre. L’orchestre n’a pas la précision qui permettrait au Prélude de s’élever au-delà du déchiffrage de qualité.  C’est nettement mieux dans les diaprures et les efflorescences de Reigen. Avec une valse de guingois en guise de motif, la pièce dégage une atmosphère fantomatique et blafarde. La petite harmonie se couvre de gloire dans les réponses en canon avec les cordes. Marsch est traité en progression irrésistible vers le bruit blanc. Un très bel arc chaotique  mélange écrasements de cuivres et cordes haletantes, avec la volonté explicite de faire s’ébrouer une pléthorique section de percussions. L’effectif résiste de belle manière à ces déferlantes, malgré une fâcheuse tendance de la salle à amoindrir l’impact et le volume des graves, tandis que les cuivres explosent de face en noyant tout le spectre à chacune de leur intervention. Harding ménage un allegro energico sans le fracas spectaculaire du marteau. Les lignes mélodiques courent d’un pupitre à l’autre dans une esthétique très pulsée et éclatante.

Après de tels sommets, on regretterait presque de devoir revenir un siècle avant pour se replonger dans la vivace Symphonie n°8 de Beethoven. Avec un soin appuyé pour faire jaillir le son en gerbes rythmiques, la battue de Daniel Harding maintient une ligne acérée et lumineuse. La fluidité du discours édulcore un con brio tout entier tourné vers la contemplation de sa propre énergie. Rien de métaphysique ou de pesant dans cette suite de mouvements rapides ; juste la légère frustration d’une absence de surprise dans le traitement de la progression. Avec le recentrement de l’effectif orchestral et l’éloignement des parois latérales, on gagne en présence et en densité sonore.

barbaraLe deuxième round du cycle Beethoven-Berg commence avec un Triple concerto qu’on aurait préféré mieux ajusté du côté de la triade -Tetzlaff frère et soeur.

L’allegro fourmille de traits savonnés et très faux au violon. Le violoncelle de , sans réelle personnalité dans les deux premiers mouvements, se prend les pieds dans les redoutables  intonations du Rondo alla polacca. Sans vraiment démériter, le clavier de ne parvient à aucun moment à élever le discours au-delà d’une grisaille peu inspirée. Harding fait de son mieux pour sauver cette aventure mal engagée du naufrage, mais la navigation à vue provoque quelques accidents dommageables chez les cuivres.

On respire avec le Kammerkonzert d’ qui dès les premières mesures fait rapidement oublier un début de programme à ranger au rayon des fausses-bonnes idées. La partition semble contraindre Lars Vogt et Christian Tetzlaff à concentrer le discours, hors de toute velléité d’extraversion. Œuvre maîtresse de la complexité et du codage sériel qui parcourt  l’après-Wozzeck, ce concerto de chambre trouve également chez les solistes du Philharmonique de Radio France des interprètes inspirés et rangés à la battue attentive de Daniel Harding. On laissera de côté quelques pailles et un dangereux flottement dans le Rondo Ritmico, pour se concentrer sur la qualité des bois et les changements d’atmosphères dans le déroulement des variations du Tema scherzoso con variazoni et les figures en miroir dans l’adagio. La véhémence du violon affleure dans les intentions mais s’inscrit dans une couleur expressive remarquablement cohérente.

Moment très attendu de la soirée, les trois extraits de Wozzeck sont confiés à la voix éruptive et sensuelle de la soprano . Lulu incontestée, sa Marie se heurte étrangement à une assise grave assez timorée et une curieuse manière d’effiler les lignes du haut medium vers l’aigu. L’actrice est remarquable dans les alternances chant-parlando dans la lecture de l’Evangile, mais la soprano trempe du bout des lèvres sa lascivité vipérine dans un timide désir de pardon…

Christian TetzlaffLa troisième soirée s’ouvre sur une Symphonie n°7 de Beethoven tracée au cordeau dans les deux premiers mouvements.

Pour un peu, le célébrissime « allegretto » finirait par l’enliser dans une trop grande neutralité qui en efface les contrastes. Les choses s’animent enfin dans la pulsation volubile du « scherzo ». Harding appuie volontairement les jeux de questions-réponses entre les pupitres, pour en détacher la saveur et l’humour. Les cartes ne se dévoilent qu’au moment du finale (allegro con brio) et l’on comprend dès les premières mesures que l’attention se porte moins sur la netteté de l’articulation que sur l’effet spectaculaire de cette gerbe de notes qui jaillit en flux continu. L’orchestre tient le choc, mais sans réellement pouvoir sublimer un texte porté à incandescence par la battue. Irrésistible, oui. Imprudent, sans doute.

La conclusion revient à un Christian Tetzlaff enfin réconcilié avec son talent dans le concerto pour violon d’Alban Berg. L’expression est tendre et recueillie dans la première section, avec une belle longueur de note dans les bariolages de quintes et les passages legato. Harding déploie en arrière fond des séries de plans larges où se croisent les lignes des bois et des cuivres. L’irruption de la tonalité sombre est parfaitement maîtrisée, envahissant la scène en un réseau ténu de notes volatiles. Tetzlaff ne donne pas dans un expressionnisme excessif, ce qui permet d’apprécier une technique exceptionnelle (ces pizzicati à la main gauche…). Couronnement expressif de ces trois soirées, ce concert est donné au Studio 104 (en raison du concert-hommage aux victimes des attentats à l’auditorium). En dépit d’une certaine matité et une résonance somme toute modeste comparée à la salle voisine, la salle concentre les timbres en équilibrant au passage les différents plans sonores. Autant de réglages infimes qu’il convient de réaliser pour parfaire l’acoustique du très prometteur auditorium…

Crédits photographiques : Daniel Harding © Harald Hoffmann; © Stephan Bremer; Christian Tetzlaff © Giorgia Bertazzi

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Paris. Auditorium de Radio-France.
08-I-2015. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour violon en ré majeur op.67. Christian Tetzlaff : violon. Symphonie n°8 en fa majeur op.93 en mi mineur op. 27. Alban Berg (1885-1935) Trois Pièces op.6 ; 09-I-2015. Ludwig van Beethoven (1770-1827) Triple concerto en do majeur op.56. Alban Berg (1885-1935) : Kammerkonzert ; Trois extraits de Wozzeck ; Christian Tetzlaff : violon ; Tanja Tetzlaff : violoncelle ; Lars Vogt : piano, Barbara Hannigan : soprano ;
10-I-2015. Ludwig van Beethoven (1770-1827) Symphonie n°7 en la majeur op.92. Alban Berg (1885-1935) : concerto pour violon « à la mémoire d’un ange ». Christian Tetzlaff : violon ; Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Daniel Harding.

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