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Les Wiener Philharmoniker à Luxembourg avec le Chant de la terre

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Luxembourg. Grand Auditorium de la Philharmonie. 7-V-2015. Olga Neuwirth (née en 1968) : Masaot/Clock without Hands. Gustav Mahler (1860-1911) : Das Lied von der Erde. Avec : Klaus Florian Vogt, ténor ; Matthias Goerne, baryton. Orchestre philharmonique de Vienne, direction : Daniel Harding.

4Un concert des Wiener Philharmoniker hors les murs est toujours un événement. Et lorsque figure au programme Le Chant de la terre, l’événement ne peut être qu’exceptionnel.

Avant l’audition de la célèbre partition de Mahler, le public de la Philharmonie de Luxembourg aura toutefois découvert une œuvre pour orchestre créée en 2013, commandée en 2010 par les Wiener Philharmoniker à , à l’occasion justement de la mort du grand musicien autrichien. Inspirée par un rêve où était apparue à la compositrice la figure de son grand-père, immigré serbo-croate transplanté dans les plaines alluviales du Danube, l’œuvre intitulée Masaot/Clock without Hands se veut comme une réflexion poétique sur la disparition de la mémoire. Conçue comme une « grille » musicale dans laquelle apparaissent de façon répétée des fragments de chants sans cesse associés de manière nouvelle les uns aux autres, l’ouvrage repose sur le battement d’un métronome destiné à rendre perceptible le passage du temps. La pulsation de cet incessant « tic-tac », entrecoupée de passages au caractère tantôt dansant et presque plébéien, tantôt planant et éthéré, devient vite le symbole intemporel de l’esprit subconscient. À l’instar sans doute du roman éponyme de l’écrivaine américaine Carson McCullers Clock without Hands, la dissolution du temps est finalement signifiée par l’arrêt des aiguilles, métaphore de la disparition de la mémoire individuelle et collective constitutive de chacun d’entre nous. Le public de la Philharmonie a réservé un accueil sincère et chaleureux à cette œuvre dense et ambitieuse, peut-être hermétique au commun des mortels mais sachant intégrer dans sa texture un certain nombre d’éléments « populaires », combinés à une écriture généralement savante. Cet esprit de conte de fées, que l’on associe volontiers à la jeunesse et à l’enfance et qui en cela reste tout à fait conforme à l’univers mahlérien, constituait sans doute le hors d’œuvre idéal pour la pièce de résistance à suivre.

On ne saurait dire assez, à propos du grand chef d’œuvre de Mahler, la parfaite osmose entre l’orchestre et la partition. Tous parfaitement homogènes, les différents pupitres répondent comme un seul homme – on dénombre d’ailleurs toujours peu de femmes dans la célèbre formation… – à la baguette ferme et directe d’un des grands jours. Peu de sentimentalisme dans cette direction essentiellement nerveuse et musclée, qui sait néanmoins ménager des climats d’une rare sérénité, empreints de la plus grande intériorité. Les longues secondes de silence qui ont suivi le dernier morceau, en prélude au tonnerre d’applaudissements final, en disent long sur l’émotion et le recueillement suscités par une lecture d’une telle exigence.

5On ne saurait imaginer solistes plus contrastés que et . Le premier fait valoir un instrument solide et solaire, à l’insolent métal, qui se rit de des redoutables difficultés vocales de la partition. L’interprétation du Heldentenor allemand reste cependant sommaire et sans nuances, et sa prestation passerait presque inaperçue à côté des trésors d’imagination musicale déployés par son collègue. Dans une partie généralement confiée à une voix de contralto, se range en effet au sommet des grands barytons ayant fait le choix d’aborder l’œuvre. On ne sait s’il faut davantage souligner la beauté intrinsèque d’un instrument d’une richesse de timbre exceptionnelle, dont il fait valoir les mille couleurs, ou bien la qualité poétique d’une interprétation qui ne cesse d’ouvrir des horizons nouveaux. Les deux bien évidemment vont de pair car, parfaitement égal sur toute son étendue, d’une incroyable capacité de coloration et doté de possibilités dynamiques inouïes, l’instrument parvient, une fois n’est pas coutume, à se plier à toutes les intentions et à toute l’imagination musicales de son maître. Sommet absolu de l’art vocal. Chapeau bas, Goerne !

Inutile de préciser que cet exceptionnel concert restera de longue date dans toutes les mémoires, autant pour les qualités diverses des deux solistes que pour cette exceptionnelle rencontre entre une œuvre majeure du répertoire et la phalange idéale pour la servir.

Crédit photographique : et (photo n°1) ; et (photo n°2) © Sébastien Grébille

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