Harteros, Kaufmann, Pappano, une Aïda somptueuse, mais…

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Giuseppe Verdi (1813-1901) : Aïda. Anja Harteros (Aïda), Jonas Kaufmann (Radamès), Ekaterina Semenchuk (Amnéris), Ludovic Tézier (Amonasro), Erwin Schrott (Ramfis), Marco Spotti (Il Re), Paolo Fanale (Messaggero), Eleonora Buratto (Sacerdotessa). Chœur et orchestre de l’Accademia Nazionale Di Santa Cecilia (chef des chœurs : Ciro Vesco). Direction Musicale : Antonio Pappano. Enregistré à la Sala Santa Cecilia, Auditorium Parco della Musica, Rome en février 2015. 3 CD Warner Music 082564 610 663 9. Code barre 8 25646 10663 9. Notice en anglais, allemand et français. Durée : 2 h 25’ 36’’.

 

aida warner papannoSomptueux ! L’alléchante distribution de cette nouvelle version de studio d’Aïda de convaincra certainement l’acheteur. Toutefois, à l’écoute, cette édition n’est pas à la hauteur de ses promesses.

Depuis 1906, entre les enregistrements de studio et les « live », ce ne sont pas moins de deux cent cinquante enregistrements qui occupent la discographie d’Aïda. La crise du CD aidant, ces dernières années ont vu la prolifération d’enregistrements en public ou de captations de productions scéniques, avec des résultats acoustiques souvent discutables malgré les formidables moyens techniques actuels. Si l’immédiateté du direct peut apporter d’agréables surprises sur le plan de l’interprétation des chanteurs, pour l’écoute domestique rien ne vaut un enregistrement de studio. Mais, le coût élevé de ces productions a souvent rebuté les compagnies de disque. Les deux dernières productions d’Aïda en studio datent de 2001 et, sous la baguette de David Parry et celle plus surprenante de Nikolaus Harnoncourt, elles n’ont pas laissé un souvenir impérissable dans la discographie.

Aujourd’hui, quinze ans plus tard, comme pour conjurer le sort de la crise du disque, Warner Classics édite une nouvelle version de studio d’Aïda. On a choisi la crème actuelle des interprètes pour en assurer la qualité. On a soigné les répétitions, le montage. On n’a pas lésiné sur le temps de l’enregistrement, sur les reprises. Bref, le producteur a grand ouvert les cordons de sa bourse. Pour quel résultat ?

Dès l’ouverture, la patte du chef anglais confirme son implication dans la musique de . Apportant le plus grand soin à colorer chaque mesure, on est admiratif de l’image qu’il donne de l’œuvre verdienne. Aïda, l’un des opéras parmi les plus souvent caricaturés lors des manifestations touristiques des festivals d’été, aurait-il enfin trouvé sa version de référence ?

Inspiré, avec des pianissimi éthérés et une douceur infinie, concentre son discours musical sur l’histoire d’amour entre Aïda et Radamès. Pour concrétiser sa conception, Pappano s’est entouré de ce qu’on peut espérer de mieux parmi les artistes lyriques. D’abord, le ténor vedette actuel, (Radamès) qui s’implique sans compter pour donner à son personnage la jeunesse et la fougue amoureuse. Son « Celeste Aïda » est un modèle de contrôle vocal. Avec une domination technique incroyable, il chante le fameux air avec une maîtrise exceptionnelle de la mezza-voce, qui lui permet de chanter cet air comme une romance amoureuse à la femme dont il rêve. Son pianissimo à la fin de l’air justifierait à lui seul l’achat de ce coffret. On regrettera cependant que n’ait toujours pas intégré la substance du chant italien. Débarrassé de cette fâcheuse tendance à couvrir les voyelles, il éclaircirait son chant à l’image des Franco Corelli ou des Carlo Bergonzi.

La soprano (Aïda), dont les prestations aux côtés de ont illuminé la scène salzbourgeoise (Lohengrin, Il Trovatore, Don Carlo), souffre du même manque d’ouverture des voyelles que son collègue allemand. Un léger problème certes, mais qui, dans un enregistrement de studio transparaît plus que lors d’une prise en direct. Reste que la voix de la soprano allemande est d’une belle jeunesse et d’une stabilité d’exception, même si sa diction laisse fortement à désirer quand la soprano chante à pleine voix.

Autre grande voix, celle de la mezzo (Amnéris). Ici, encore, l’italianité fait défaut. La mezzo russe écrase le texte verdien de sa phénoménale puissance vocale. Le chant est là, mais le personnage est souvent absent, plus occupé à chanter qu’à incarner.

Avec le baryton (Amonasro), on retrouve le chant verdien dans toute sa splendeur. Malgré des aigus quelques peu flottants, il possède la belle noirceur des rôles écrits par Verdi. Avec une diction parfaite, il campe parfaitement la noblesse du personnage sans aucun besoin de forcer les notes.

A noter, la présence d’Erwinn Schrott, Ramfis de luxe, quoique vocalement un peu fruste.

Si bien débutée, cette version d’Aïda souffre peu à peu de la forte personnalité des chanteurs. Elle submerge petit à petit le chef d’orchestre, dont la baguette accuse bientôt des lourdeurs, des éclats musicaux pas très convaincants pesant sur la musique de cet opéra. On regrettera donc que cette aventure se termine dans ce qu’on pourrait appeler « une imagerie musicale véronesque » avec son lot de clichés si souvent accolés à cet opéra pourtant chargé de si sublimes musiques.

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  • Martin Antoine

    Alors bof ??? Combien Warner doit-il vendre de CD pour rentabiliser cet enregistrement ?

    • HELENE ADAM

      Je pense que c’est fait ! L’enregistrement fait l’unanimité dans le monde entier. C’est une lecture d’Aida moderne et sensible, qui fait redécouvrir l’oeuvre sur bien des aspects. Mes réserves vont davantage à l’Amnéris de Semenchuk qu’à Schrott que je trouve tout à fait à la hauteur vocalement. La mezzo par contre était étrangement bien meilleure lors du concert qui a suivi l’enregistrement qu’au CD…. où sa voix parait plus étroite, moins flamboyante…

      • Martin Antoine

        Tant mieux et celà montre que les enregistrements studio ( ou post concerts ) ne sont pas morts et qu’il y a toujours un public pour la musique classique !

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