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Avec Nina Stemme, Notorious, opéra noir à Göteborg

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Göteborg. Opéra. 27-IX-2015. Hans Gefors (né en 1952) : Notorious, opéra en deux actes et 22 scènes sur un livret de Kerstin Perski. Avec : Nina Stemme (Alicia), John Lundgren (Devlin), Michael Weinius (Alex Sebastian), Katarina Karnéus (Madame Sebastian), Anders Lorentzson (Alicia’s father), The Göteborg Opera Chorus. Orchestre de l’Opéra de Göteborg, direction : Patrik Ringborg

1-Nina Stemme-John Lundgren-car © Mats BäckerInspirée des Enchaînés de Hitchcock (intitulé en anglais Notorious), classique du film noir, sorti en 1946, cette création semble encore plus noire que le film.

Sombres lumières de John Bishop, décors et costumes de David Fielding, tout en multiples nuances de gris… Et la musique de tournoie autour de sa proie, Alicia.

Un rôle écrit spécialement par pour la plus grande Isolde du moment (entendue en version de concert Salle Pleyel en 2012), parfaite Elektra, grande Turandot (à La Scala en mai dernier), . Puissance, intensité, facilité, couleurs… c’est pour cette voix, que le compositeur a écrit sa partition, une voix qui semble couler de source, et traverse tout l’opéra sans jamais faiblir. Au fur et à mesure du casting, Hans Gefors a adapté sa partition au registre des autres interprètes, ce qui explique le naturel et la justesse du mélange. La musique de Gefors est retenue et limpide, écrite en boucle transformative, éclectique, narrative, impétueuse et froide. « Il faut que la musique d’un opéra soit continue, provoque le drame et le fasse durer pendant deux heures et demi,» dit Hans Gefors.

Dommage que Gefors et sa librettiste Kerstin Perski aient voulu aller au-delà d’Hitchcock. « Dans l’opéra les émotions doivent être très fortes, les enjeux devaient être plus élevés que dans le film, » dit Mme Perski, qui a transformé le film taiseux de Hitchcock, en opéra verbeux. Les dialogues minimalistes, jeux de poignards et flirt, badinage cruel de Ben Hecht, l’un des plus grands scénaristes d’Hollywood et de Broadway, faits de brèves répliques létales, deviennent un déversement d’arias et de dialogues, admirablement chantés, mais lourds.

Jean-Claude Carrière, librettiste de Clara, un opéra commandé à Gefors en 1998, pour le centenaire de l’Opéra comique, considérait, lui, le livret d’opéra comme « une simplification des situations, imposée par le fait qu’on n’a pas le temps de développer un personnage, que ce soit par ses actions ou par ses paroles. » Gefors a pourtant réussi une musique « qui nous fait entrer dans l’âme des personnages.» Les sons sont si exacts, si parfaits que les mots semblent superflus. On rêverait d’entendre la musique seulement, superposée au film, ce que tentent maladroitement, malgré le poids du livret, le décorateur et le metteur en scène. Lorsqu’Alicia met en route son projecteur, au tout début, on voudrait voir le film et y entendre la musique sans paroles, comme la voix d’Alicia à ce moment-là, qui chante et ne dit rien. La partition seule suffirait, en pur monologue intérieur des personnages, doublant les acteurs icônes, Ingrid Bergman, Cary Grant.

Tambour à corde, scie musicale, feuille de métal secouée (thunder sheet)

Le chœur qui hante les personnages, et dont les mouvements d’Érinyes sont admirablement chorégraphiés par Michael Barry, a sa juste place, amplifiant les sentiments. La représentation d’Orphée, au lieu de la scène aux courses, pourquoi pas, puisque Gefors a voulu transformer Notorious en une nouvelle version du mythe, « Devlin vient ensuite lui-même chercher Alicia aux Enfers » explique-t-il. Mais, si les insultes porno inventives de Madame Sebastian, in petto, font bien partie de son monologue intérieur, pourquoi Alicia devrait-elle traiter Devlin de Satan ?

Gefors convoque des sonorités étranges, tambour à corde, scie musicale, feuille de métal secouée (thunder sheet), riff de guitare électrique… « J’invente une musique spéciale, un univers sonore différent pour chaque personnage et pour chaque scène. » Et on entend effectivement, au milieu de la scène du baiser, un rire d’hyène et d’autres bruits, tout au long de l’œuvre, comme autant d’images cachées.

«  J’ai toujours voulu chanter une création ! C’est le bon moment pour moi. Pendant les six ans que Gefors a mis pour écrire son opéra, j’ai chanté de nouveaux rôles, Brünhilde, Elektra…, ce qui a un peu changé ma voix. Elle est devenue un peu plus lourde et plus puissante. » dit , omniprésente. Elle chante dans 20 des 22 scènes, qui s’imbriquent l’une dans l’autre en un fondu-enchaîné perpétuel. Les hommes sont habillés en croque-morts, les femmes sans élégance, au point qu’on est triste pour Stemme qui pourrait être beaucoup plus belle, plus proche de Bergman. (Madame Sebastian), drapée dans des robes de duègne, roucoule ses coloratures en de grandes vocalises complexes qui décrivent les entrelacs sinistres de son âme. Les autres chanteurs, (Devlin) et (Alex Sebastian) sont à la hauteur et l’équilibre entre les voix et l’orchestre est admirable.

C’est la troisième commande passée par l’Opéra de Göteborg, construit il a vingt ans, et qui programme une création tous les six ans environ. L’occasion de mettre en scène une œuvre contemporaine avec grand soin, et de proposer un spectacle achevé, d’un très haut niveau musical. l’étonnant est que, pour l’instant, aucune autre maison d’opéra n’ait encore osé proposer de la reprendre…

Écouter Notorious en streaming à la radio suédoise.

Crédit photographique : Nina Stemme et au 1er acte © Mats Bäcker

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Göteborg. Opéra. 27-IX-2015. Hans Gefors (né en 1952) : Notorious, opéra en deux actes et 22 scènes sur un livret de Kerstin Perski. Avec : Nina Stemme (Alicia), John Lundgren (Devlin), Michael Weinius (Alex Sebastian), Katarina Karnéus (Madame Sebastian), Anders Lorentzson (Alicia’s father), The Göteborg Opera Chorus. Orchestre de l’Opéra de Göteborg, direction : Patrik Ringborg

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