À Luxembourg, Rainy Days très contemporains

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital, Musique symphonique, Opéra

Luxembourg. Philharmonie/Grand Théâtre/MUDAM. 27 au 29-XI-2015. Festival Rainy Days : « Suspense ».
27-XI-2015 :
Karlheinz Stockhausen : Klavierstücke XI et IX ; Pierre Boulez (né en 1925) : Sonate n° 3 pour piano. Pierre-Laurent Aimard, piano.
Annelies van Parys : Private view, opéra en quatre actes sur un livret de Jen Hadfield. Mise en scène : Tom Creed ; scénographie (vidéos) : 33 ½ Collective ; Vokalsolisten Stuttgart.
28-XI-2015 :
Arnold Schönberg : String Trio op. 45 ; Clemens Gadenstätter : Streichtrio II (friktion) ; Philipp Maintz : Paysages nouveaux (création) ; Helmut Lachenmann : Trio à cordes ; Anton von Webern : Streichtrio op. 20 ; Iannis Xenakis : Ikhoor pour trio à cordes. Trio Recherche.
Simon Steen-Andersen : Concerto pour piano. Helmut Lachenmann : Klangschatten. Mein Saitenspiel, pour trois pianos et cordes. Gustav Mahler (1860-1951) : Adagio de la Symphonie n° 10. Nicholas Hodges (Steen-Andersen), piano ; Orchestre symphonique de la SWR Baden-Baden et Fribourg. Direction : Pascal Rophé.
29-XI-2015 :
Luca Francesconi : Una piccola trama pour ensemble. Noise Watchers Ensemble ; direction et présentation : Luca Francesconi.
Pierluigi Billone : Mani ; Giacometti pour trio à cordes ; OM ON pour deux guitares électriques. Trio Recherche ; Yaron Deutsch, Tom Pauwels, guitares électriques.
Enno Poppe (né en 1969) : Rad pour deux synthétiseurs ; Trauben pour violon, violoncelle et piano ; Holz pour clarinette et ensemble ; Salz pour ensemble. Ensemble mosaik ; direction : Enno Poppe.
Enno Poppe : Speicher I-VI pour ensemble. Klangforum Wien ; direction Enno Poppe.

28.11.2015 SWR Sinfonieorchester_Rophé_Hodges - photo Sébastien GrébilleLachenmann en vedette et en dessert pour un week-end contemporain à Luxembourg à l’occasion du festival Rainy Days.

Proposer une immersion dans la musique de notre temps à un moment de l’année où la météo encourage à rester sagement à l’intérieur : tel est l’idée centrale du festival Rainy Days, proposé depuis 2005. Pour ce qui est de la météo, le programme est tenu ; pour ce qui est de la musique proposée et des interprètes invités, il l’est aussi ; ce qui manque en cette édition 2015, c’est plutôt le public, malgré un tarif très attractif et une programmation qui ne manque pas de diversité.

Deux têtes d’affiche se côtoient au programme de cette année, on ne peut plus dissemblables : Alfred Hitchcock d’une part, d’autre part. Le thème de cette édition, c’est le suspense : le festival avait commencé par deux films anciens de Hitchcock, pour lesquels la Philharmonie de Luxembourg avait commandé des musiques nouvelles, mais nous n’avons pu voir que le troisième élément de ce programme, l’opéra de la Flamande Private View, créé il y a quelques mois et coproduit par de nombreuses institutions européennes. Plutôt que d’adapter un film précis (la référence revendiquée à Fenêtre sur cour ne paraît pas dépasser le thème général du voyeurisme), les auteurs présentent une sorte de pot-pourri de dialogues (réels ou imaginaires) de films, images atmosphériques de la ville au début, découverte d’un possible meurtre à la fin : pourquoi pas, mais la petite heure que dure le spectacle manque cruellement de structure. Ce qui sort du petit ensemble groupé sur un côté de la scène est d’une grande séduction, et la musique de van Parys a le mérite de ne pas jouer sur les stéréotypes de la musique de film ; ce qui procède des voix (5 membres des Neue Vocalsolisten) est beaucoup plus banal. Quant à la mise en scène, elle tombe dans les poncifs de l’art vidéo le plus rebattu : les chanteurs chantent depuis de petites zones de lumière, sans vie scénique, tandis que divers écrans tantôt séparés et tantôt assemblés projettent des extraits de films sans plus de souci de structure ou de narration. Le procédé est donc bien différent de celui employé par pour Secret Gardens, créé à Londres il y a deux ans : non seulement van der Aa s’appuyait sur une narration très classique, mais les images vidéo réalisées par le compositeur étaient présentées en interaction avec les quelques personnages ; ici, ce contrepoint sans nécessité souligne la faiblesse du propos plus qu’il ne la compense – la musique de van der Aa, elle, manquait complètement de la poésie réelle de Private view.

29.11.2015 Enno Poppe - photo François Zuidberg

Le concerto pour piano de joue lui aussi sur le suspense et sur la vidéo : au centre de sa pièce se trouve la vidéo d’un piano lâché des hauteurs d’une halle industrielle et allant vers son destin, la chute et la destruction inévitable lorsqu’il touche le sol. Le soliste joue lui d’un véritable piano en état de fonctionnement ; il dialogue avec son double projeté sur un autre écran : il sonorise parfois son double en jouant d’un second clavier fixé sur son instrument, clavier censé imiter les sons et les bruits que ferait le clavier de l’instrument naufragé puis réparé. La pièce s’ouvre sur un fracas sonore ensuite décomposé et analysé ; on verra ensuite (et on entendra) le piano descendre puis remonter un certain nombre de fois, puis le moment précis de l’impact où les pieds se détruisent, là encore plusieurs fois, là encore avec une équivalence entre l’image et le son : c’est gentiment anecdotique, pour ne pas dire franchement gadget, et c’est surtout très long.

Tout au long du week-end, des performances fondées à la fois sur l’idée de suspense et sur celle d’une inévitable destruction : un archer reproduit sur un violoncelle accroché en hauteur la disposition des flèches ayant transpercé saint Sébastien sur plusieurs tableaux célèbres (Georg Nussbaumer), un guitariste tend une à une les cordes de sa guitare tout en les jouant, jusqu’au point où chacune d’elles cède (Peter Ablinger), un violoniste lève lentement son instrument, et on ne peut que s’attendre et redouter ce qui en adviendra – tout à coup le violon s’abat sur la table devant le manipulateur et se fracasse (Nam June Paik, 1962). Il y a dans les deux cas un réel suspense, moment suspendu autant que attente de l’inévitable : ces courts moments avant les concerts constituent un contrepoint bienvenu aux heures de musique offertest par ce week-end festivalier.

, qui fêtait ses 80 ans le 27 novembre, aurait pu occuper une place encore plus grande dans cette programmation, mais le festival a préféré inviter aussi son élève , ainsi que le très dynamique , présent à la fois comme interprète et comme compositeur. Klangschatten – mein Saitenspiel (on peut traduire Ombres sonores – mon jeu de cordes) est une des principales œuvres de Lachenmann, une des plus représentatives aussi. Que ce soit pour les trois pianos solos ou pour les cordes, il n’y a guère de modes de jeu qui ne soient pas explorés dans cette œuvre créée en 1972 par Michael Gielen, à l’exception sans doute des potentialités percussives : les cordes sont mises à contribution sur toute leur longueur, l’archet joue sur le bois de l’instrument, les touches de piano produisent leur propre son sans être enfoncées. Vue avec quarante ans de recul, ce procédé fascine non seulement par sa radicalité, mais aussi par sa virtuosité presque joueuse. Quand, au fil de la pièce, les cordes sont enfin frottées par l’archet, l’effet expressif est d’une grande puissance : la privation de la jouissance sonore imposée par le compositeur prend alors tout son sens.

Outre le toujours passionnant mais plus classique mini-récital de Pierre-Laurent Aimard, la partie la plus intéressante du festival est sans doute l’après-midi du samedi, où les trois musiciennes du trio Recherche enchaînent pas moins de six compositions, de Webern à une création de commandée pour le festival, qui manque un peu de profil. On pourra sans doute leur reprocher une certaine sécheresse mal venue dans les œuvres les plus classiques du programme, les trios de Webern et Schönberg ; le jeu du trio de avec les modes de jeu, dans la perspective directe de Lachenmann, est en revanche fascinant, avec son aspect fragmentaire assumé qui fait se succéder moments d’expérimentation presque ludique et moments de plénitude sonore qui ont quelque chose d’une course à l’abîme. Lachenmann est présent directement dans ce concert, physiquement et par son trio à cordes écrit en 1965.

Le trio Recherche interprète aussi l’une des œuvres de , Mani. Giacometti, une œuvre d’une poésie délicate pleine de longues tenues de cordes interrompues par une implosion au cœur de la pièce. La voix est aussi très présente, que ce soit sous forme d’imitations par le jeu des cordes ou par la voix des interprètes. L’autre œuvre de Billone au programme, OM ON, cinq longs quarts d’heure de guitare électrique, est hélas aux antipodes de cette délicatesse.

Du côté d’Enno Poppe, les choses sont moins tranchées. L’écriture de Poppe, qui accorde une grande place aux contrastes de timbres instrumentaux, est constamment d’un grand agrément, et son long cycle pour orchestre qui termine le festival, Speicher, séduit par le kaléidoscope des timbres et des dynamiques, souvent extrêmes : Poppe semble fuir la fusion orchestrale des timbres que pourrait permettre son ensemble d’une bonne vingtaine de musiciens. Il en va de même pour les quatre œuvres chambristes données en fin d’après-midi : Holz est un bel exemple de cet art des couleurs, avec une grande virtuosité de la clarinette solo comme des musiciens de l’ensemble, qui n’exclut cependant pas l’expressivité, et Salz intrigue par le retour périodique d’accords presque liturgiques au synthétiseur au milieu de moments de grande agitation, qui s’achèvent par une phase apocalyptique. L’ennui n’a pas de place avec Poppe, même si cette plasticité stylistique et cette exaltation des couleurs ne vont pas sans une certaine facilité un peu décevante.

Là est l’essence d’un festival de musique de notre temps, même ancrée dans le grand récit de la modernité musicale (la présence au concert de l’orchestre de la SWR de l’Adagio de la Symphonie n° 10 de Mahler, même dans une interprétation un peu plate sous la direction de Pascal Rophé, est le meilleur signe de cet ancrage) : non pas une anthologie de chefs-d’œuvre, mais toute la diversité de la création contemporaine. Il n’est pas sûr que le choix de placer chaque édition sous une thématique non musicale soit la meilleure idée possible, y compris pour attirer le public, mais on aura tout de même pu trouver beaucoup d’occasions de réveiller ses oreilles par des sonorités nouvelles.

Crédits photographiques : Les interprètes du concerto de Simon Steen-Adersen (c) Sébastien Grébille; Enno Poppe (c) François Zuidberg

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