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Le 10 juin 1865 à Munich : Tristan et Isolde de Wagner, l’une des œuvres les plus importantes de l’histoire de la musique, est jouée pour la première fois. Un évènement que ResMusica a choisi de commémorer sous la forme d’un Abécédaire. Notre dossier : Abécédaire Tristan

 

Dans Ma Vie, un mois après avoir terminé le poème de Tristan et Isolde, décrit le début de la composition commencée en octobre 1857.

Le premier acte sera prêt pour le Nouvel An et il instrumente déjà le prologue. Bien installé à Zurich dans la petite maison « L’Asyl » attenante à la Villa Wesendonck, il raconte combien sa vie est « bien réglée », ponctuée d’heures de travail, de longues promenades et des lectures des auteurs espagnols récemment traduits en allemand, tout spécialement l’œuvre de Calderon. Les problèmes de la vie quotidienne semblent laissés de côté et, sans se préoccuper de la situation temporairement précaire de son mécène Otto Wesendonck, Wagner raconte imperturbablement et presque dans la même phrase, le départ de celui-ci pour défendre ses intérêts américains et comment lui-même passait ses soirées en compagnie de Madame Mathilde, à lire à haute voix des pages de Calderon. « L’auteur espagnol, précise-t-il, me laissa une empreinte profonde et durable. »

Dans l’histoire d’amour impossible à cette époque entre Richard et Mathilde, pourquoi Wagner consacre-t-il autant d’attention au poète dramatique castillan du siècle d’or et quelle influence avait celui-ci sur la composition de Tristan ?

Tout au long de l’hiver 1857-1858, le musicien ne cesse de le citer. Le 1er janvier, il écrit à Liszt : « En ce moment, je ne lis que Calderon qui pourrait bien m’entraîner finalement à apprendre encore un peu d’espagnol. » Peu de temps après, au retour du mari, et encore plongé dans les affres des Wesendonck Lieder inspirés par les poèmes de Mathilde, Wagner déprime. Puis il va à Paris et écrit encore à l’ami Liszt : « Très cher Franz, ma bonne étoile m’a fait trouver un ami de plus en la connaissance du poète Calderon. Je ne suis pas loin de le placer au-dessus de tous ses pareils. C’est lui qui m’a fait voir ce qu’est réellement l’Espagne. […] Le caractère de la nation, mélange de délicatesse et de passions profondes, trouve dans l’idée de l’honneur une expression dans laquelle les sentiments les plus nobles, les plus terribles, deviennent une seconde religion dans laquelle l’égoïsme le plus effroyable et l’abnégation la plus sublime cherchent également leur satisfaction. […] Les peintures les plus saisissantes du poète ont pour objet le conflit entre cet honneur et la sympathie d’un individu, ce sentiment profondément humain. C’est l’honneur qui détermine les actions que le monde approuve et exalte. » Wagner raconte encore son admiration de la « merveilleuse puissance créatrice » de Calderon.

Dans l’esprit de Wagner, voilà donc en résumé une synthèse sur le sens de l’honneur de l’époque de Calderon, synthèse qui embrasse l’histoire morale de l’homme en général, au moment où en particulier, il est en proie aux tourments d’un amour impossible avec Mathilde Wesendonck. « L’égoïsme du monde » pour le compositeur de Tristan, n’est autre que la « raison d’état » qui emprisonne la princesse d’Irlande, telle qu’il l’aperçoit quand elle sort sur le balcon de la Villa Wesendonck, femme, mère et maîtresse en conflit perpétuel avec ses devoirs dû à son entourage.

L’histoire du point d’honneur de l’âge d’or castillan, légué par la suite à Corneille, à Victor Hugo ou à Edmond Rostand, fait partie de la littérature depuis l’Antiquité. Chez les Grecs, les actions des hommes sont déterminées par le destin, et le destin appartient aux dieux. Chez les Atrides, la vengeance des hommes accomplit le désir des dieux ; de même dans la Tétralogie de Wagner, tandis que l’honneur appartient également aux dieux, les hommes ne sont que des instruments du destin. C’est seulement après Le Crépuscule des dieux et par la révélation judéo-chrétienne que l’honneur en vient à dépendre de la notion du bien et du mal. Car l’honneur devient la mesure par laquelle l’homme se rend moralement digne d’une rédemption personnelle.

Dès le premier acte de Tristan, l’honneur est la motivation principale des personnages : la situation du roi Marke, chef d’état qui jouit de l’honneur et du prestige d’un souverain victorieux, s’oppose au problème complexe de l’honneur d’Isolde. La princesse d’Irlande, emmenée en Cornouailles comme un tribut de guerre, défend sa dignité de sujet d’un pays vaincu. Elle cherche à défendre aussi l’honneur de Morold, son défunt fiancé, et enfin son honneur de femme qui a soigné ce Tristan blessé qui ne dit pas son nom. Son sens de l’honneur est donc durement éprouvé car au lieu de venger la mort de Morold, elle se laisse attendrir par le regard de Tristan. Conflit de l’honneur avec la compassion et d’un sentiment d’amour irrationnel qui lui fait aimer Tristan, son ennemi et son vainqueur. Enfin, l’honneur de Tristan lui-même balance entre la fidélité à son roi et oncle qui lui fait payer le tribut d’Irlande en lui ramenant la belle Isolde pour épouse, et son amour inavoué ressenti pour elle. C’est tout le dilemme du premier acte, composé le matin à l’Asyl et exposé à l’aimée Mathilde lors de ses « soirées Calderon ». Comme dans un auto sacramental du poète espagnol, les deuxième et troisième actes de Tristan trouvent leur dénouement par la réparation des offenses dans la mort.

Dans Le Magicien prodigieux, Calderon raconte une histoire d’amour impossible, lui aussi, en écho à Tristan. Calderon comme Wagner voit l’honneur comme un fait qui dépasse les apparences. Dans les deux œuvres, un renoncement à tout égoïsme et vanité dévoile une vertu profonde, car les apparences ne sont que des illusions. Le rôle du philtre est seulement le révélateur des sentiments, l’illusion de déclencheur de l’histoire. Chez Calderon, le philtre est représenté par le magicien, l’illusion du démon en personne, mettant à l’épreuve le sens de l’honneur.

Dans La Vie est un songe, la scène et les personnages ressemblent encore à ceux du deuxième acte de Tristan. Sigismond, « l’enchaîné » du drame, gît désespéré, sur le sol de sa prison. Ainsi fait Tristan sur son île de Karéol, ou comme Wagner à Venise, en proie aux tourments de sa blessure infligée par l’existence qui lui a dérobé son amour, son honneur et sa vie. Dans son œuvre, Wagner va tromper lui aussi le démon, ce magicien qui crée des illusions, des philtres, des malentendus en série et des songes. La mort ne sera plus un règlement de compte comme chez les Grecs, ni une réparation du sang versé pour une offense humaine. Au contraire, la mort est portée imperceptiblement sur des vagues de sons sublimes dans le Liebestod, en servant de porte d’entrée vers une vie transfigurée.

Au cours d’une de ses crises de nostalgie des années 1860, Wagner écrit à Mathilde : « Mon enfant, où s’en est allé le bonheur des soirées de Calderon ? Quelle mauvaise étoile m’a fait sortir de mon seul digne Asyl ? » Il avait raison : l’Asyl était ce microcosme dont le feu créateur central se nourrissait de la poésie et de la grandiloquence des grands écrivains.

Mathilde, la vestale, entretenait les braises et Wagner ne résistait pas à invoquer sa muse. Pour la composition du lied, Schmerzen, il lui envoie une note sur sa nouvelle version : « Il faut que cela devienne plus beau, écrit-il avec la conclusion corrigée, nous verrons si elle plaît à Madame Calderon quand je la jouerai aujourd’hui à la basse. »

Après leur séparation forcée, Wagner continue d’écrire à sa bien-aimée, rappelant parfois le « merveilleux autrefois » quand l’illusion de la légende médiévale et le philtre de la musique chromatique les plongeaient dans l’âge d’or de sa création. Il laisse ainsi des notes pour la postérité dans le Journal de Venise : « Je retourne à Tristan afin d’y laisser parler à ma place, pour toi, l’art insondable du silence habité par les sons. »

Wagner, comme Calderon avant lui, s’est servi du sens de l’honneur comme un point de départ. Pour eux, comme pour les saints, les génies et les amoureux de la beauté, on arrive à la fin de l’acte trois de Tristan dans cette contrée de lumière, de douceur, de vagues et de senteurs où, en dehors des apparences, les valeurs morales prennent un sens véritable en fondant dans « les sons retentissants, dans le tourbillon de la respiration universelle : joie suprême ! »

Image libre de droit : L’Adoublement de Leighton, 1901

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