Sibelius tenté par l’expatriation en Amérique !

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Jean Sibelius donne l’impression d’avoir vécu plusieurs vies tant son parcours est riche de rencontres et de voyages. Aujourd’hui admiré dans le monde entier et considéré comme une icône dans son pays natal, la Finlande, Jean Sibelius fait naturellement l’objet d’un dossier sur ResMusica. Pour accéder au dossier complet : Jean Sibelius

 

eastman-school-of-musicAu début des années 1920, (1865-1957) dominait, presque sans concurrence sérieuse, la musique nordique de son temps. Héros du nationalisme finnois mais financièrement en difficulté chronique, il allait recevoir une offre bien tentante venant des Etats-Unis…

Depuis fort longtemps sa personnalité (plus fragile qu’il n’y paraît), sa démarche créatrice (d’une exigence et d’une honnêteté remarquables), ses difficultés matérielles (endettement chronique et préoccupant à ses yeux), ses luttes permanentes contre ses démons tenaces (alcool, tabac, infidélités), sa croyance bien ancrée en ses capacités créatrices exceptionnelles suffisent à donner une image synthétique de l’immense compositeur qu’il était de l’avis général. L’alternance impitoyable et également incontrôlable de phases créatrices exaltantes et de doutes douloureusement dépréciatifs façonnait la vie de ce musicien hors du commun.

Et voici qu’en janvier 1920 le Maître de Järvenpää reçoit un message du pianiste d’origine norvégienne Alf Klingenberg. Ce dernier, qu’il avait connu et côtoyé du temps de son séjour de perfectionnement à Berlin s’était expatrié aux États-Unis en 1902. Là, son brillant parcours l’avait amené, en 1912, à fonder une école de musique. Il proposait à son ancien ami un poste d’enseignant à l’École de musique Eastman (Eastman School of Music) située à Rochester (ville incorporée à New York en 1834).  L’établissement de Klingenberg, racheté et rénové très récemment, bénéficiait de la générosité de George Eastman, le très riche inventeur de Kodak. Klingenberg en était devenu le recteur.

Plutôt étonné, Sibelius fut tenté d’accepter une offre financièrement avantageuse. On lui proposait d’enseigner la musique certes, mais aussi de faciliter son travail de compositeur et de lui permettre de diriger sa propre musique sur le territoire américain. Après réflexion, il finit par accepter la proposition sans grande conviction (« Ce projet ne donnera rien », nota-t-il dans son journal, le 4 novembre) et donna son accord (« Espérons que j’ai fait le bon choix », s’interrogea-t-il encore). Peu après, il se ravisa, en particulier sous l’influence de son amie britannique Rosa Newmarch, une musicologue qui le soutenait et n’hésitait pas à le sermonner dès lors qu’elle craignait qu’il n’agisse contre ses propres intérêts (« Vous êtes compositeur, non pédagogue, peut-être le plus grand créateur parmi les musiciens actuels… »).
Il écrivit finalement : « Viendrai en Amérique uniquement comme chef d’orchestre, et pas cette année. »
Klingenberg  répondit immédiatement : « Terrible for me. »
Sibelius partit alors pour une longue tournée. En Norvège, sa musique reçut un excellent accueil, avec au programme Les Océanides, Pelléas et Mélisande, Le Cygne de Tuonela, Finlandia et Valse triste.

Quelques temps plus tard, on ne parla plus de l’affaire et – en dépit de quelques menaces  verbales – resta en Finlande, son pays bien aimé, tout au long de son existence et dans des conditions autrement périlleuses (Première Guerre mondiale, Guerre civile, famine, second conflit mondial, lutte contre l’URSS, menace nazie…).
« Renoncer à la composition serait suicidaire », conclut-il dans son journal à la date du 14 avril.

Peu de temps après, le Conservatoire de Rochester enregistra la réponse positive du Norvégien Christian Sinding (1856-1941), qui se rendit en Amérique pendant l’année universitaire 1921-1922, puis plus tard celle de Selim Palmgren (1878-1951), un compatriote de Sibelius, grand pianiste et compositeur conséquent, qui passa environ cinq années à Rochester (1923-1926), expérimentant (non sans un certain ennui) ce qu’aurait pu éprouver Sibelius, qu’il connaissait bien aussi.

À n’en point douter, un tel séjour aurait fortement disconvenu à ce dernier, allergique notoire aux obligations mondaines et administratives et à l’enseignement académique (ou presque). Sa méconnaissance de l’anglais, son insuffisance au piano et l’expatriation sûrement très vite insoutenable pour un héros du nationalisme finnois et de la défense de la langue, pour l’illustrateur génial du Kalevala, la sauvegarde sourcilleuse de son autonomie et de celle de sa patrie, participèrent sans nul doute à son souhait de ne pas quitter sa Finlande natale.

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