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Violence crue, signée Nacho Duato

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Berlin. Staatsoper au Schiller Theater. 14-II-2016. Herrumbre. Chorégraphie : Nacho Duato. Décor : Jaffar Chalabi. Musique : Pedro Alcalde / Sergio Caballero « Herrumbre » et David Darling « Dark Wood ». Lumières : Brad Fields. Costumes : Nacho Duato. Avec Alexander Akulov, Elvis Abazi, Arshak Ghalumyan, Aurora Dickie, Giuliana Bottino, Alexander Abdukarimov, Arman Grigoryan, Dominic Hodal, Olaf Kollmannsperger, Nikolay Korypaev, Krasina Pavlova, Tyler Gurfein, Kévin Pouzou, Seung Hyun Lee, Julia Golitsina, Sacha Males, Cécile Kaltenbach, Aeri Kim, Lucio Vidal, Wei Wang et Patricia Zhou.

Staatsballett_Berlin_Herrumbre_by_Nacho_Duato_Foto_Fernando_Marcos_EM10246_2La compagnie berlinoise nous a proposé une première peu réjouissante (à nouveau) pour fêter la Saint-Valentin. Herrumbre de (qui sombre définitivement dans la mégalomanie, à ne recycler que ses pièces…) explore en effet le rapport entre la victime et le bourreau. Un ballet bien morne qui prouve cependant que la danse, elle aussi, peut mobiliser l’opinion publique et amener à s’interroger sur l’actualité qui nous entoure.

Créé en 2004 pour la Compañía Nacional de Danza, Herrumbre aborde le thème de la torture, de cette « horreur quotidienne » qui est insupportable. À la suite des attentats de Madrid, le chorégraphe espagnol a éprouvé le besoin pressant de transcrire en mouvement l’indescriptible, cette maltraitance qui fait désormais partie de notre quotidien, banalisée par les médias de masse et les réseaux sociaux : « Il m’est inconcevable d’observer un être se faire rabaisser jusqu’à en perdre sa dignité. En aucun cas la torture ne peut être justifiée, même si celle-ci pourrait servir à sauver des vies. » Et devint chorégraphe pamphlétaire…

Staatsballett_Berlin_Herrumbre_by_Nacho_Duato_Foto_Fernando_Marcos_EM10584_3Quand l’âme commence à rouiller (Herrumbre signifie « rouille » en espagnol), l’être humain transpire d’émotions lourdes que Duato traduit en une forte intensité gestuelle. Difficulté de communiquer, attirance et répulsion, isolement des sexes : chaque protagoniste s’évertue à sonder la malignité sans céder au réalisme. Les lignes entremêlées, écartelées, de sept danseuses et de quatorze danseurs (mentions spéciales à , , , , , , et  !), se fondent pour occuper tout l’espace d’une interprétation dépouillée et épileptique. Image forte : dans les trios et quatuor, en toute perversité, Duato emprisonne la soliste dans une cage humaine formée par ses bourreaux. C’est efficace et cela touche réellement notre sensibilité.

Au-delà du propos, soutenu par Amnesty International (l’ONG internationale était présente sur les lieux pour nous faire signer une pétition contre la torture et pour le droit  des victimes de maltraitance à l’assistance médicale), la pièce s’impose comme un concentré de sentiments douloureux et obscurs, caractéristiques du langage (que l’on commence à connaître par cœur !) de Nacho Duato (dont les choix artistiques commencent franchement à déplaire au public et aux politiques locaux – Duato souhaiterait remplacer le Casse Noisette de Vasily Medvedev et Yuri Burlaka, entré au répertoire à la fin de l’ère Malakhov, par sa propre et mièvre version du classique de Noël, qui ne coûterait à nouveau pas un sourire !). L’impact de la forme, allié à une bande-son assourdissante, qui oscille entre bruits d’hélices d’hélicoptère et émissions de radio brouillées, s’avère un brin étouffant. La musique, signée et , agresse souvent l’oreille et l’apaise parfois grâce aux langoureux timbres du violoncelle et du basson. La partition est indéniablement de circonstance, en parfaite adéquation avec le sujet torturé de l’œuvre.

Avec une passion toute latine, Nacho Duato livre une scénographie qui serait (en toute modestie…) « empreinte de Goya et Picasso, qui ont peint des tableaux dérangeants, brutaux mais beaux ». Perspicace, Duato a demandé à son fidèle décorateur irakien, , un plateau amovible qui pourrait être orienté par les danseurs selon le propos. Le chorégraphe, qui « pense parfois en termes de couleurs pour découper ses ballets », nous transporte dans les profondeurs des temps modernes. Une lueur d’espoir ? La veillée mortuaire de fin de ballet soulage les cœurs, un peu. L’esthétisme morbide de Nacho Duato, malgré le talent des danseurs du Staatsballett, laisse de marbre, et la longue heure de spectacle finit par refroidir à défaut de révolter. Heureusement qu’Amnesty International n’a pas manqué de nous distribuer les 30 articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), en allemand et en anglais, pour finir la soirée, déprimés ou mobilisés plus que jamais… mais en amoureux !

Crédits photographiques © Fernando Marcos ; Vidéo ©

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