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Biennale Musiques en scène à Lyon : le divertissement en question

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Lyon. Biennale Musiques en scène. 16-III-2016
19h : Lever de rideau. Mauricio Kagel (1931-2008) : Répertoire (extraits), Dressur (extraits) pour trio de percussions; Philippe Hurel (né en 1955) : Kits pour six percussions. Christophe Tarkos (1963-2004) : Textes choisis. Wei-An Chu, Théo His-Mahier, I-Chien Hsieh, Ji Hyang Kim, Léa Koster, Guillaume Lys, Martin Malatray Ravit, Olivia Martin, percussions. Nicolas Jacobee, contrebasse. Préparation musicale, Jean Geoffroy et Henri-Charles Caget. Lecture et mise en scène Sébastien Hervier.
20h : Erik Satie (1866-1925) : Sports et divertissements; trois Gnossiennes; Pier Paolo Pasolini (1922-1975) : Texte sur le football, extraits de Les terrains : Ecrits sur le sport, transcription Raphaël Aggery ; Moritz Eggert (né en 1965) : Les temps modernes (CM); Michel van der Aa (né en 1970) : Here (in circles) (CM), nouvelle version de Gilles Dumoulin. Soprano, Géraldine Keller; Percussions claviers de Lyon : Sylvie Aubelle, Jérémy Daillet, Gilles Dumoulin, Dorian Lépidi, Benoit Poly; direction artistique, Gérard Lecointe.

Michel van der AaPhoto: Marco BorggreveQu’il soit envisagé dans le contexte de notre monde numérique ou dans des temps plus reculés, le divertissement, que Damien Pousset (directeur artistique de la manifestation) érige en thématique de la Biennale Musiques en scène 2016, passe, quoiqu’il arrive, par le jeu, l’amusement voire le rire : retour aux sources avec et et projection dans le présent avec deux créations mondiales pour une soirée fort divertissante et entièrement percutée.

Dans la petite salle du Théâtre de la Renaissance Oullins, ce sont huit percussionnistes du CNSM de Lyon, guidés par leurs professeurs et Henri-Charles Caget, qui font le « lever de rideau » de la soirée, croisant très astucieusement, avec quelques éléments de décors, comédie, théâtre musical et répertoire virtuose.

Musiciens et comédiens tout à la fois

En donnant d’abord des extraits de deux pièces mythiques de l’Argentin . Répertoire (1971) relève d’un théâtre de l’absurde très décapant. C’est un catalogue d’une centaine d’instantanés scéniques tenant de l’action sonore plutôt bruiteuse et de la performance clownesque, dont on apprécie le choix très éclectique de nos jeunes talents. Dans Dressur (1977), les trois musiciens « se dressent » mutuellement (comme on dresse les animaux du cirque). La rengaine jouée au xylophone est d’ailleurs une musique de cirque que Kagel a reconstituée de mémoire. Impressionnante par l’éventail des instruments qu’elle convoque, la pièce n’utilise que la matière du bois : lames, castagnettes, sabots, chaise et autres wood-chimes, autant de signaux acoustiques lancés par les interprètes pour animer le théâtre de sons imaginé par le compositeur. Ils sont sept enfin (six percussionnistes et un contrebassiste) dans Kits (1995) de , une pièce galvanisante sous leur commune énergie, où le compositeur introduit des éléments de jazz et de musique funk dans une écriture savamment organisée. Mais la prestation des musiciens aurait manqué d’articulation et d’élan poétique sans la présence de Sébastien Hervier, formidable acteur et metteur en scène du spectacle, qui s’empare des textes de Christophe Tarkos – C’est l’histoire d’une poule, Cette semaine j’ai rencontré deux fois…, je ne suis pas loin de moi … – dont il enchante son auditoire, avec une verve et un talent de passeur certain. Sauf qu’il est percussionniste, comme ses camarades, ayant pour l’occasion lâché ses baguettes et juste… changé de casquette. Chapeau bas!

Sports et divertissements

C’est dans une ambiance de bain de mer et de partie de golf que s’ouvre le concert du soir dans la grande salle. Les percussions claviers de Lyon (xylophones, marimbas, vibraphones, et quelques instruments en sus) font résonner et réverbérer très délicatement les Sports et divertissements de l’iconoclaste dont on fête le 150e anniversaire de la naissance. La transcription de l’œuvre originellement écrite pour piano est due à Raphaël Aggery. Humour, distance, fantaisie et dépaysement passent dans les textes du compositeur – dits par – comme dans la musique, rafraîchissante, allusive et pleine de charme, qui leur fait écho. Notre diseuse revient sur scène une seconde fois pour un mélologue (Pasolini/Satie) où l’écrivain/réalisateur énonce les codes du langage (poétique ou prosaïque, c’est selon) du football, sous la musique tendrement ironique des Gnossiennes du compositeur d’Arcueil (transcription de Raphaël Aggery).

Très attendue ce soir, l’œuvre du compositeur allemand Les temps modernes est donnée en création mondiale. Auteur de sept opéras qui constituent l’essentiel de son travail, Eggert reçoit une commande des percussions claviers de Lyon. La pièce, qu’il veut viscérale et porteuse de sens, est en relation directe avec le chef d’œuvre de Chaplin, qui nourrit l’imaginaire du compositeur et induit une dimension théâtrale. La cadence soutenue des rythmes, sur les claviers devenus d’énormes machines, et les couleurs suggestives (enclumes, sirène, grosse caisse) chauffent à blanc la mécanique infernale qui finira par submerger les percussionnistes, comme Charlot, lorsqu’il se laisse emporter au cœur de la machine. La dernière « scène » où les cinq musiciens/acteurs, hagards et sifflotant, se serrent autour du même marimba presque silencieux, est saisissante.

Michel van des Aa : artiste en résidence

La soirée se terminait avec une pièce de , l’artiste invité de la Biennale. Peu connu en France, le compositeur néerlandais est très actif sur la scène anglo-saxonne, travaillant avec une égale virtuosité dans les domaines du son, de l’image et de la scène :  « Je suis un indigène du numérique », déclare-t-il dans une interview avec Jérémie Szpirglas. « Je suis né dedans. Je suis très à l’aise avec l’ordinateur, ses plugins et ses logiciels ». Création mondiale pour la Biennale, son installation Le livre des sables (au Musée des Confluences du 1er au 27 mars) invente un genre nouveau : le cycle de mélodie numérique et interactif.

Pour l’heure, avec les claviers de Lyon et , dont la voix parlée nous a davantage charmés que sa voix chantée, c’est Here (in circles) qui est donnée en création dans la nouvelle version réalisée par le percussionniste Gilles Dumoulin. L’œuvre relève de cette esthétique singulière de la « fragmentations » de l’attention, pointée par Damien Pousset lorsqu’il évoque les conséquences du monde numérique (du zapping au wellness) sur notre perception sans cesse sollicitée. Très étrangement, mais non sans humour, c’est un dispositif low tech (un vieux magnétophone analogique) qui est manipulé par la chanteuse pour enregistrer et donner à réécouter des séquences-son, dans des vitesses variables et un jeu quasi schizophrénique avec l’ombre de sa propre voix.

Crédit photographique : (c) Marco Borggreve

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Lyon. Biennale Musiques en scène. 16-III-2016
19h : Lever de rideau. Mauricio Kagel (1931-2008) : Répertoire (extraits), Dressur (extraits) pour trio de percussions; Philippe Hurel (né en 1955) : Kits pour six percussions. Christophe Tarkos (1963-2004) : Textes choisis. Wei-An Chu, Théo His-Mahier, I-Chien Hsieh, Ji Hyang Kim, Léa Koster, Guillaume Lys, Martin Malatray Ravit, Olivia Martin, percussions. Nicolas Jacobee, contrebasse. Préparation musicale, Jean Geoffroy et Henri-Charles Caget. Lecture et mise en scène Sébastien Hervier.
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