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Le Rappel des oiseaux avec Mathieu Ganio

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Paris. Café de la danse. 16-V-2016. Le Rappel des oiseaux, d’après le Journal d’un fou de Gogol. Adaptation et mise en scène : Orianne Moretti. Chorégraphie : Bruno Bouché. Lumières : Michel Cabrera. Avec Mathieu Ganio : Avkensty Ivanovitch Poprichtchine. Kotaro Fukuma, piano.

Fukuma-et-Ganio-HD2-e1456240645411Pour clore la saison des Pianissimes, Olivier Bouley a laissé carte blanche à , et Bruno Bouché pour monter un spectacle en compagnie du pianiste . Le résultat ? Une adaptation jouée et dansée du Journal d’un fou de Gogol, superbement interprétée par un qui nous surprend dans un registre où on ne l’attendait pas.

C’est une aventure nouvelle dans laquelle s’est lancée, avec un brin d’appréhension, le danseur, nommé étoile de l’Opéra de Paris à seulement 20 ans. Le projet est né d’une amitié : celle de Mathieu Ganio et d’, qui se sont connus, jeunes danseurs, au Ballet national de Marseille. Et d’une envie : monter un spectacle ensemble. Au noyau central, se sont joints deux artistes de talent, , sujet à l’Opéra de Paris, chorégraphe et directeur artistique de la compagnie Incidence chorégraphique, et , pianiste japonais de renommée internationale. Orianne Moretti, femme-caméléon aux multiples casquettes (elle est à la fois danseuse, chanteuse lyrique, dramaturge et metteur en scène) orchestre le projet et décide d’adapter le Journal d’un fou de Gogol.

Le défi est de taille : seul sur scène, Mathieu Ganio ne peut utiliser, pour transmettre des émotions, le seul langage corporel, qu’il maîtrise si bien. Pour la première fois de sa carrière, il fait entendre sa voix et récite un texte ; impossible de se cacher derrière une technique irréprochable, il faut livrer au public un peu de son être.

Et pourtant, malgré les écueils d’un texte difficile et le peu de temps laissé par la saison de l’Opéra, Ganio relève le défi avec l’aisance d’un comédien expérimenté et une justesse d’interprétation qui semble innée. Plus que jamais il ne l’avait fait sur la scène de l’Opéra, le danseur se met à nu, avec sobriété et élégance.

Ganio Rappel des oiseaux c Stéphane Audran

« Je n’ai que trente-deux ans : à notre époque, c’est l’âge où l’on commence à peine sa carrière ».

Est-ce Mathieu Ganio, danseur étoile de l’Opéra de Paris, ou Propritchine, conseiller titulaire et personnage principal du Journal d’un fou, qui s’exprime ainsi ? Dans le texte de Gogol, Propritchine a 42 ans. Mathieu Ganio, lui n’en a que 32. On peut imaginer que cette phrase est lancée, comme un défi, comme une promesse, par le danseur à son public. Faut-il voir dans ce solo à mi-chemin entre théâtre et danse, un tournant dans la carrière de Ganio, le début d’une reconversion, ou simplement l’envie de s’essayer à un autre mode d’expression?

Sur scène, un piano, une chaise et un banc. Ganio entre en scène, simplement vêtu d’un jean sombre. Il commence à danser sur la musique de Bach, léger et aérien, simplement, comme d’autres respirent. Puis s’assoit, dos au public. Le piano s’arrête et la première phrase du Journal d’un fou « Il m’est arrivé aujourd’hui une aventure étrange. Je me suis levé assez tard… » résonne dans la haute salle aux pierres apparentes du Café de la danse. Les différents jours annotés par Propritchine dans son journal sont matérialisés par l’alternance entre la voix de Ganio et les pièces de piano de Bach, Rameau et Couperin, jouées par Kotaro Fukuma.

Le texte est fidèle à l’œuvre de Gogol, le séquençage permet de suivre l’évolution de Propritchine et sa plongée progressive dans la folie, qui ira jusqu’à son internement dans un asile psychiatrique. La mise en scène, très sobre, permet, sans fioritures, de sonder les abîmes de la folie, des moments de lucidité aux passages comiques, jusqu’au tragique final et à l’interrogation qu’il soulève sur l’humanité. Les jeux d’ombres et de lumières, dans ce décor dépouillé, renforcent l’intimité de la scène et évitent tout pathos.

Ganio fait entendre toutes les voix : celle de Propritchine, fonctionnaire dans un ministère, noble puis roi d’Espagne, celle de la petite chienne, Medji, celle de la femme aimée, Sophie, la fille du directeur ; celles du ridicule, de la joie, de la colère, de la révolte, et du désespoir. Si la diction n’est pas toujours parfaite, l’intention est là, toujours juste et vraie, sans outrance.

Enveloppé d’un drap blanc, il se proclame roi d’Espagne et règne sur un royaume d’aliénés. Au lieu des égards attendus, il reçoit coups de bâtons et mauvais traitements. La voix de Ganio s’élève, incrédule ; il se débat, seul, contre l’injustice et la méchanceté des hommes. La solitude de l’artiste rejoint parfois celle du dément. Un homme qui rêve n’est-il pas toujours un peu fou ?

L’alliance subtile de l’expression corporelle, du langage et de la musique  fait résonner avec plus d’acuité encore ce texte fort, qui, en soulevant des questions essentielles sur l’identité, l’humanité et la société, trouve des échos en chacun de nous. Le décloisonnement des arts, intelligemment pensé par ce quatuor d’artistes talentueux, permet de se rapprocher de la vie, où tout se mêle dans un grand chambardement.

Crédits photographiques: Kotaro Fukuma et Mathieu Ganio © Café de la danse; Mathieu Ganio © Stéphane Audran

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