Boris Giltburg sur le nouveau piano à 102 notes de Stephen Paulello

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris, Salle Gaveau, 04-VI-2016. Johann Sebastian Bach (1685-1750) / Ferruccio Busoni (1866-1924) : Chaconne ; Frédéric Chopin (1810-1849) : Ballade no 2 en fa majeur op. 38 ; Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Quatuor à cordes no 8 en ut mineur op. 110 (arrangement de Boris Giltburg) ; Sergueï Rachmaninov (1873-1943) Etudes tableaux op. 33 ; Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Sonate no 8 en si bémol majeur op. 84. Boris Giltburg, piano.

Boris GiltburgPour ce récital événement de la fin de la saison à la Salle Gaveau, il y a bien eu deux protagonistes. Le pianiste avec sa technique et sa musicalité et le nouveau piano à cordes parallèles du facteur français Stephen Paulello, possédant 102 notes et mesurant 3 mètres de longueur.

Né à Moscou en 1984, a grandi à Tel Aviv avant de remporter le Concours Reine Elisabeth en 2013. Ses apparitions étant très rares à Paris et en France, son concert à la Salle Gaveau était très attendu, d’autant qu’il avait annoncé quelques jours auparavant qu’il jouerait sur le piano de Stephen Paulello. Cet instrument a fait lui aussi couler beaucoup d’encre depuis sa présentation à la Philharmonie de Paris, au mois d’avril.

Parlons d’abord de l’instrument à la belle finition mettant en valeur les veines du bois. Dès les premières notes, le timbre nostalgique et perlé nous plonge dans une sonorité unique. La parenté avec un piano Pleyel du milieu du XIXe siècle est évidente. Les trois registres, grave, médium et aigu, sont très égaux, les nuances ne se banalisent pas selon les tessitures. Le triple ou le quadruple piano pénètre dans le silence, sans aucune perte de résonance ; mais quand il s’agit d’un forte, cette résonance n’est jamais saturée, chaque note se distingue clairement, même en enfonçant à fond la pédale forte. Tout cela donne peu de réverbération et un son immédiat, mais paradoxalement, l’instrument a une sonorité riche et expressive qui ne tombe jamais tout de suite. À la vue du pianiste exécutant les pièces, on comprend aisément que le clavier est léger et facile à manier, offrant des touches agréables. L’instrument a six mois, pourtant on ne sent pas cette dureté si propre à un piano neuf : il n’est ni fermé, ni trop vert, mais déjà naturellement « ouvert ». Il est tout à fait étonnant de savoir qu’on peut encore améliorer de nombreux éléments sur un instrument qui s’appelle piano dont on a toujours cru l’évolution achevée.

Si ces qualités de l’instrument sont pleinement audibles, c’est incontestablement dû au talent de Boris Giltburg qui sait tirer le meilleur parti de toutes ces innovations. Au début du programme, dans Bach, la nuance de triple piano, dont nous venons de parler, est si finement rendue que l’auditoire est subjugué par la délicatesse du pianiste. Il explore le timbre du piano pour apporter une touche ancienne à la pièce, tandis que son interprétation est résolument moderne avec toute la grandiloquence apportée par Busoni. Après un Chopin avec une vision peu banale d’agogique, son arrangement du quatuor de Chostakovitch est très réussi, bien fidèle à la partition, spécifiant clairement le rôle de chaque note et de chaque phrase. Il est tellement réussi qu’on dirait que la musique était écrite pour le piano !

Après l’entracte, Boris Giltburg triomphe, grâce à sa technique impressionnante et à sa sensibilité qui correspond parfaitement à ce répertoire. Dans les Etudes tableaux de Rachmaninov, il mêle les caractères pathétique et dramatique dans un dynamisme à couper le souffle, sans se priver pour autant de douceur et d’élégance lorsque cela est nécessaire. La Sonate de Prokofiev nous montre encore davantage toutes ses qualités pianistiques. Outre le lyrisme du premier mouvement et l’agressivité contrôlée aux rythmes aigus du dernier, l’expressivité de l’« Andante sognando » proposé par le pianiste, avec un balancement nostalgique telle une berceuse, mérite d’être citée. A la fin de la soirée, Boris Giltburg offre généreusement quatre bis qui mettent l’accent sur sa virtuosité prodigieuse doublée de légèreté aérienne. Marie-Laure Béraud, une fine musicienne emportée très jeune par une maladie, à qui ce concert est dédié (il a été co-produit par l’association Les amis de Marie-Laure), aurait été fière d’une si belle performance de son ami pianiste ; et cette performance attise largement notre curiosité à l’idée de l’entendre un jour dans une Sonate de Mozart ou de Beethoven.

Crédit photographique © Jean-Marc Gourdon

 

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