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Falk Richter donne dans le Habemus Pathos

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Berlin. Maxim Gorki Theater. 16-VI-2016. Città del Vaticano. Mise en scène : Falk Richter. Chorégraphie : Nir de Volff. Dramaturgie : Tobias Schuster. Lumières : Oliver Mathias Kratochwill. Son : Dominik Mayr. Avec Telmo Branco ; Gabriel da Costa ; Johannes Frick ; Steffen Link ; Tatjana Pessoa ; Vassilissa Reznikoff ; Christian Wagner.

Après FEAR, pièce pamphlet contre la montée de l’extrême droite en Allemagne et en Europe, le metteur en scène délaisse la Schaubühne pour fouler les planches du Maxim Gorki Theater à Berlin, théâtre  engagé s’il en est puisque l’institution invite également, au mois de juin, le célèbre collectif Zentrum für Politische Schönheit*…

Mais revenons à et à sa toute dernière création, Città del Vaticano, produite en collaboration avec le Schauspielhaus Wien et présentée dans le cadre des Wiener Festwochen. Après deux phases d’élaboration à la Biennale di Venezia 2015 et une première à Vienne, la pièce s’est présentée comme un work in progress lors de sa première berlinoise. Falk Richter explore les déboires de cette minuscule ville-état qu’est le Vatican, entre corruption éternelle et abus sexuels, entre confessions refoulées et péchés inavoués. Une pièce qui transpire le mal-être de notre temps et qui révèle un symptôme bien actuel : ne cherchons pas à comprendre nos peurs mais attisons-les !

Le propos de la pièce prend toute sa profondeur au contact du mouvement corporel modelé par Nir de Volff, chorégraphe formé en Israël qui a, entre autres, été actif aux Ballets C. de la B. et a collaboré avec Constanza Macras lors de son arrivée à Berlin en 2003. Dans un processus créatif commun, fondé notamment sur l’improvisation, Nir de Volff et Falk Richter mêlent leurs identités et leurs recherches propres, entre simplicité et artificialité. Les textes (en allemand et en anglais) pudiques ou spontanés des protagonistes (polyglottes) parlent de la perte d’identité, de la difficulté à choisir ou encore de l’inhumanité de notre société.

Devons-nous croire en notre père ou en Notre Père ? Telmo Branco nous raconte comment le sien était dans un (peut-être trop) long monologue : abus de pathos. Plus passionnant pourvoyeur d’idées, Johannes Frick n’hésite pas à énumérer ce qu’il veut dans un couple, puis ce qu’il ne veut pas, pour finir par rompre. Les acteurs deviennent alors danseurs, expient leurs récits le temps d’un instant, et apparaissent plus forts dans leur intimité, leur vulnérabilité. Ces corps rompus portent en eux les traces de ce monde souvent insensé. Les individus s’entremêlent, se déchirent, se libèrent. Ils s’entraident aussi. Telmo Branco, surtout, dégage une énergie corporelle qui aspire à une sensibilité toute particulière. La scène finale, plus romantique que moralisatrice, est une ode à la vie. Gabriel da Costa y confesse ses envies d’être père d’un fils qui aura une mère, deux pères et beaucoup d’oncles et tantes, qui évoluent pour l’heure tels des embryons dans son dos, recroquevillés sur des chaises.

Tatjana Pessoa est la présentatrice de cette soirée introspective. Elle questionne sans relâche ses collègues : la religion nous influence-t-elle encore de nos jours ? Steffen Link semble le plus apte à répondre, ayant reçu une éducation religieuse. Il se souvient encore des douces comptines paraboliques qu’il chantait avec entrain… Vassilissa Reznikoff, quant à elle, ne pense à Dieu que pour atténuer sa peur en avion. Le reste de la troupe se sent grandement émancipée de l’Église. Les cinq protagonistes n’ont pas besoin de l‘Église pour revendiquer leur homosexualité comme une norme. Une évidence que l’homme, croyant ou non, doit reconnaître. Sans Église, plus d’interdits. Sans Dieu, plus de peurs. Comble de l’ironie, Richter les organise en un boysband représentant le Vatican, en lice pour le prochain concours de l’Eurovision. S’ils gagnent, l’État pontifical devra organiser l’événement l’année suivante… On rit devant tant de sincérité, mais le fond est beaucoup plus dramatique que la forme. On se sent alors mal à l’aise.

« Le monde est devenu trop confus, je ne le supporte plus. Je veux pouvoir re-contrôler ma vie. Je veux m’occuper de choses que je comprends. Je ne veux pas prendre des responsabilités que je ne comprends pas. » Nous sommes tous d’accord avec ce que clame Vassilissa Reznikoff. Un peu de danse et de colère, mais beaucoup d’humain aussi, voilà ce Falk Richter sait au mieux nous transmettre : nous faire souffrir avec enthousiasme, échauffer nos cœurs et nos esprits, sans jamais tomber dans le larmoyant… Ne gagnerait-il cependant pas à ouvrir son champ, à présenter ses pièces devant un auditoire contestataire ? Car il n’y a pas grand intérêt à ressasser les déviances de notre monde à un public conquis d’avance.

* Le collectif présente Flüchtlinge fressen – Not und Spiele, performance qui doit se dérouler dans une arène, située devant les portes du théâtre et composée de quatre tigres de Lybie, et qui accueillera quelques réfugiés volontaires, tout fraîchement débarqués à Berlin le 28 juin prochain…

Crédits photographiques : © Matthias Heschl

 

 

 

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