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Les 250 ans du Théâtre de Drottningholm

drottningholm_deuxSitué à Lövön, une île du lac Mälaren, à environ 13 kilomètres du centre de Stockholm, le domaine royal de Drottningholm abrite un théâtre du XVIIIe siècle (Drottningholm Slottsteater), encore en activité.

Drottningholm signifie « l’île de la reine », terme approprié puisqu’ attribué au XVIe siècle en l’honneur de la reine Katarina Jagellonica par son époux le prince consort Johan III, fils de Gustav Ier Vasa. Il fit ériger pour elle un palais sur cette propriété qui faisait partie du domaine royal.

Le palais fut racheté en 1661 par la reine Hedvig Eleonora, veuve de Karl X Gustav. La même année, le 30 décembre, il fut détruit par un incendie. Un nouveau bâtiment fut alors dessiné et les travaux furent lancés sous la direction de l’architecte Nicomedus Tessin l’Ancien en 1662 et achevés à sa mort par son fils Nicomedus Tessin le Jeune en 1682. Les intérieurs furent décorés entre 1665 et 1703 et sont considérés comme les plus somptueux du baroque précoce en Suède. Les jardins solennels inspirés de ceux de Versailles répondaient alors au style baroque à la française. Les sculptures qui l’ornent sont d’Adrian de Vries, célèbre artiste de la Renaissance en Europe du Nord.

En 1744, la reine Lovisa Ulrika de Prusse, mère du futur roi Gustav III, reçut le domaine en cadeau de mariage lorsqu’elle épousa l’héritier du trône royal, Adolf Frederik. En 1753 un pavillon chinois de plaisir, nommé Kina, fut érigé, offert en cadeau d’anniversaire à Lovisa Ulrika par le Roi Adolf Frederik. En bois, il dut être remplacé par la suite par un bâtiment en dur dessiné par C.F. Adelcranz dans un style rococo orientalisant.

La cour s’installa à Drottningholm pendant l’été. Aujourd’hui la cour royale en a fait sa résidence permanente, le Palais royal de Stockholm servant pour des occasions plus officielles. Passionnée par les arts et trouvant le Bollhuset de Stockholm (premier théâtre de toute la Scandinavie, construit en 1627 et démoli en 1793) trop commun, Lovisa Ulrika ouvrit le premier Théâtre de Drottningholm en 1754. Une troupe d’acteurs français y fut alors invitée : il s’agissait de la Troupe Du Londel, engagée par la cour l’année précédente. Elle se produisit au théâtre pendant les mois d’été en interprétant des opéras français et italiens, pour la reine et sa cour.

_DSC1903Il y a 250 ans, l’inauguration du théâtre actuel

Malheureusement le théâtre brûla à son tour le 27 août 1762. L’accident survint pendant la représentation d’un opéra-comique. La reine décida rapidement de le faire reconstruire avec de nombreux changements et améliorations. Le même architecte, Carl Fredrik Adelcranz, dessina le théâtre actuel,  dont la construction débuta en 1764. Il faut inauguré en 1766, il y a donc 250 ans.

La construction orchestrée par Adelcranz lui apporta plusieurs aspects architecturaux alors inédits dans le royaume suédois avec une influence du style français des Lumières ; mais le manque d’argent du Trésor suédois obligea à continuer dans un style beaucoup plus modeste dont l’allure de manoir campagnard ne peut laisser imaginer la présence d’un théâtre en son sein. La décoration intérieure fut réalisée par Adrien Masreliez qui utilisa des décors en trompe-l’œil, du papier mâché et du stuc imitant des matériaux nobles comme le marbre et l’or. L’architecture du théâtre elle-même n’est pas habituelle : l’auditorium est en forme de T avec deux trônes (pour le roi et la reine) placés à l’intersection du T en face de la scène, le reste de la cour se tenant assis sur des bancs en bois. La scène est inhabituellement profonde (environ 8 m x 17 m), impression renforcée par des illusions d’optique. Un des éléments majeurs du théâtre réside dans la machinerie de scène, d’une grande modernité pour l’époque, qui a très bien survécu aux ravages du temps. La conception des mécanismes de scène est attribuée à l’Italien Donato Stopani (ou peut-être à George Fröman, un entrepreneur qui avait étudié le sujet lors de ses voyages à l’étranger vers 1755). Le théâtre était conçu de telle manière que l’on pouvait changer plusieurs fois de décors lors d’une même représentation. L’excellent ouvrage de Sauter et Wiles propose davantage d’indications techniques passionnantes (cf. bibliographie en fin d’article).

Lors de l’ouverture de 1766, sous l’autorité de Lovisa Ulrika, plusieurs membres de la cour et de la famille royale se firent acteurs pour l’occasion. La riche vie sociale et artistique de Drottningholm devait énormément à la reine. Chaque été le théâtre fut utilisé par la cour jusqu’en 1771, année de la mort d’Adolf Frederik. Après la troupe française fut congédiée et les lieux restèrent inutilisés jusqu’en 1777 lorsque Lovisa Ulrika offrit le théâtre à son fils, le roi Gustav III (1746-1792).

Gustav_III_SwedenGustav III, passionné d’opéra

Gustav III en prit possession en 1777. Sa passion pour le théâtre et son enthousiasme puissant se répercuta sur l’activité des lieux lorsqu’il se trouvait présent, favorisant les représentations d’opéras de Gluck, Haendel, Uttini et d’autres contemporains et artistes suédois. Il ambitionnait ouvertement de créer un théâtre national. Le roi écrivit des plans et des ébauches d’opéras. Au début de son règne il commença en poursuivant l’esthétique précédente (théâtre français et italien) mais bientôt il encouragea le choix d’histoires suédoises et celui de l’utilisation de la langue suédoise. Manifestement il se proposait ouvertement de créer une nouvelle tradition d’opéra. Gustav III fonda la première troupe d’opéra en 1773 et en 1782 il inaugura l’Opéra royal de Stockholm (où il mourut 10 ans plus tard). Johan Henric Kellgren, le secrétaire du Roi, écrivit le livret de l’opéra Gustav Vasa de Johann Gottlieb Naumann, premier opéra nationaliste, qui fut produit en 1786 avec des indications venant en droite ligne du monarque.

À la mort de Gustav III, assassiné à l’opéra lors d’un bal masqué en 1792 (l’événement ne passa pas inaperçu en Europe et inspira par la suite l’opéra de Verdi : Un ballo in maschera créé en 1859), le théâtre fut progressivement fermé et ne reçut plus guère d’attention. Au cours du XIXe siècle on l’utilisa à seulement deux reprises : en 1854 puis en 1858 pour célébrer la naissance du Prince Gustav, futur roi Gustav V. Le prestigieux endroit servit ensuite de lieu de stockage pour les fournitures inutilisées au château.

1921 : la redécouverte du théâtre

Bien après, en 1921, l’historien du théâtre suédois Agne Beijer, lors d’une visite à la recherche d’une peinture sur le thème du théâtre, découvrit l’ancien théâtre presque totalement oublié. Il était cependant resté en l’état et les mécanismes de scène du XVIIIe siècle demeuraient pratiquement intacts, de même que les costumes. Avec l’accord royal, Beijer entreprit rapidement sa remise en état, qui aboutit à sa réouverture le 19 août 1922 à l’occasion du 150e anniversaire du coup d’état de Gustav III. On en avait profité pour y installer l’électricité. Jusqu’en 1935, les spectacles étaient limités au rôle de vitrine occasionnelle réservée à des spécialistes (avec souvent de la danse de l’École de Ballet suédois). Après cette date, le théâtre commença à recevoir des productions saisonnières. On donna pour commencer trois ballades-opéras d’Arvis Niclas von Höpken, et Carl Michael Bellman.

Drottningholms_slottsteater_orkester_1966Ce n’est qu’à dater de 1951 que l’Opéra royal suédois devint la troupe permanente du Théâtre de Drottningholm, notamment pour les représentations estivales. Deux ans plus tard, le Ballet royal suédois s’associa avec l’Opéra.

De nos jours, un théâtre unique en son genre


Le Théâtre de l’Opéra de Drottningholm est ainsi considéré comme un des rares théâtres européens de l’époque encore en activité avec ses machineries de scène originales. Des représentations publiques sont organisées chaque été, les programmes comprennent essentiellement des œuvres du XVIIIe siècle. Ces dernières décennies le théâtre a acquis une renommée internationale grâce au festival centré sur les opéras de Gluck et Mozart, qui s’y déroule dans un esprit d’authenticité. Ce lieu reçoit aussi des mises en scènes invitées conçues par l’Opéra royal suédois. Souvent, lors des représentations, les musiciens sont habillés en costume d’époque et l’orchestre joue sur des instruments anciens ou des copies de qualité. La plupart du temps, les équipements et effets scéniques d’origine permettent encore d’assurer les spectacles. Musiciens, danseurs et chanteurs y défendent avec enthousiasme et talent le répertoire baroque. Dans les pièces entourant la salle de spectacle se trouve exposée une collection unique d’objets relatifs au théâtre, basée en grande partie sur des originaux de Drottningholm, ainsi que sur l’histoire du théâtre européen des XVIe, XVIIe et XVIIIe.  Une fondation privée, le Drottningholm Theatre Museum, mise en place par le gouvernement avec l’aide de fonds privés, gère le théâtre et les représentations d’opéra pendant l’été.

En 1991, le théâtre, le château, le pavillon chinois et le parc sont devenus les premiers monuments suédois inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il est possible de visiter le domaine de Drottningholm, l‘essentiel du château et du parc est accessible aux visiteurs.

Crédits photographiques : Drottningholm Slottsteater (1, 2, 4) ; Gustav III (3) (c) DR

Quelques sources :

  • CARON, Jean-Luc, Joseph Martin Kraus : le Mozart suédois, ResMusica, 2015.
  • CARON, Jean-Luc, Grands symphonistes nordiques méconnus, Bulletin de l’A.F.C.N. n° 8, 1991.
  • CARON, Jean-Luc, La musique nationale-romantique en Suède, bne (à paraître).
  • BOER, Bertil H. van, The Musical Life of , Indiana University Press, 2014
  • MOBERG,  Pamela & autres, The History of Theatre and Dance in Sweden 1600-1900, Amazon, sd.
  • PETERSÉN, Gunilla, Music Theatre in Musical Life in Sweden, The Swedish Institute, 1987.
  • SAUTER, Willmar & WILES, David, The Theatre of Drottningholm. Then and Now. Performance between the 18th and 21th centuries, Acta Universitatis Stockholmiensis, Stockholm Theatre Studies 4, Stockholm University, 2014.
  • SCOBIE, Irene, The A to Z of Sweden, The Scarecrow Press, 2010.

 

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