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Sébastien Gaxie et Volodia Serre, loin d’être des hommes ridicules

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet. 25-II-2017. Sébastien Gaxie (né en 1977) : Je suis un homme ridicule, opéra sur un livret de Volodia Serre librement inspiré de la nouvelle « Le Rêve d’un homme ridicule » de Fédor Dostoïevski. Mise en scène : Volodia Serre. Scénographie : Marc Lainé et Stephan Zimmerti. Décors : Anne Leray et Sarah Jacquemot-Fiumani. Vidéo : Benoît Simon et Stéphane Lavoix. Costumes : Hanna Sjödin. Lumières : Kevin Briard. Avec : Lionel Gonzalez, comédien ; Lionel Peintre, baryton. Ensemble Musicatreize (directeur artistique : Roland Hayrabedian), Ensemble 2e2m, direction : Pierre Roullier.

jsuhr-ph13-l-homme-et-le-double_550_550Même si la création d’un opéra contemporain ne peut pas toujours correspondre à un événement, cela génère, par essence, une curiosité que tout un chacun doit régulièrement satisfaire. Ce sentiment était donc manifeste avant d’assister à l’opéra de et , Je suis un homme ridicule au Théâtre de l’Athénée. À la sortie de cette première représentation, nous pouvons affirmer que cette adaptation de la nouvelle de Fédor Dostoïevski est bien incontournable pour tous les amoureux du genre.

Derrière son pupitre, proche de la folie, le comédien Lionel Gonzalez se déclare être « un homme ridicule. » Mais assuré que les spectateurs du soir comprendront bien sa vérité (« Oui ! » répond une enfant dans la salle, suscitant les rires d’un public particulièrement jeune), il raconte sa rencontre avec une petite fille en détresse et le rêve de son suicide qui va l’entraîner dans un voyage cosmique. La première partie de ce spectacle, avec le baryton qui illustre l’action en arrière-plan, s’insère clairement dans les codes purs du théâtre. D’abord discrète, la musique nous fait basculer dans le théâtre musical, puis dans un univers opératique.

La question de l’insertion de la voix parlée dans la musique contemporaine posée, problématique déjà abordée par Arnold Schoenberg en son temps, la solution proposée par  est de partir de la retranscription minutieuse ponctuelle de « note » de la voix parlée aux instruments, pour en sortir toute la musicalité instinctive. Cette retranscription s’est faite à partir de l’enregistrement des voix des deux artistes sur scène, assurant un traitement musical très individualisé et fusionnant le processus d’interprétation avec celui de la composition. Le livret de , à l’initiative de ce nouveau projet artistique avec et Sébastien Gaxie, révèle une langue fiévreuse, frénétique, rythmée et chaotique qui ne dénature en aucun moment la saveur du texte initial. D’abord dans un jeu de mimétisme avec la voix parlée, c’est bien l’ qui a la lourde charge, réussie avec talent sous la baguette de positionné seul au centre du plateau, de nous embarquer d’un monde réel vers un univers fantastique.

Musicalement, la souffrance du héros, indissociable tout au long de l’opéra de son « double » chanteur, scelle la rupture avec les conventions de l’opéra, au nom d’un idéal de la vérité de l’expression. Alors que la musique s’invente sans dimension constructive, au sens de la composition, on retrouve l’idée wagnérienne du « purement humain. » Mais très loin d’une volonté de distanciation, la musique englobe chaque auditeur grâce à un travail de bande son particulièrement intéressant, intégrée pleinement et de façon mesurée à la partition, dans des techniques proches des montages de cinéma. Ainsi, les gouttes de pluie sont retranscrites musicalement sur scène, mais se font également entendre dans chaque coin de la salle grâce à de discrets haut-parleurs. Le même procédé est utilisé pour un klaxon ou les crissements de freins d’une voiture. Élément de décor à part entière, la musique devient tout naturellement l’élément transitionnel entre l’histoire qui se raconte (le théâtre) et l’atmosphère sonore (l’opéra).

Homme seul_c-Sébastien Gaxie

Après son voyage dans les constellations, le héros découvre une sorte de jardin d’Eden où ses habitants paraissent purs et lumineux. L’ensemble , dans les costumes d’Hanna Sjödin particulièrement soignés, affirme un chant simple et plein dans une langue qui semble se construire sur des onomatopées. C’est en réalité la langue Hopi qui est ici employée, une langue uto-aztèque pratiquée en Arizona par 5 000 personnes au plus. Au fur et à mesure des jours, la langue française s’insinue peu à peu dans le Hopi. Les autochtones se sont imprégnés de la culpabilité et de la honte du héros, pour devenir semblable à cet « homme ridicule. » La symbolique est forte et surtout en totale adéquation avec l’évolution de l’humanité première de la nouvelle littéraire qui a inspiré cet opéra. Après ces sept journées de « dé-création », l’œuvre se termine par un prêche du héros, résultante de ce parcours initiatique qui pourrait sembler un peu candide si l’on ne s’est pas totalement imprégné de l’atmosphère de cette heure et quart de spectacle.

Dans une forme d’opéra hybride, à mi-chemin de l’oratorio et du théâtre, l’identité du héros vacille. L’individu s’affirme, rencontre, se cherche et se trouve… enfin.

Crédits photographies : Je suis un homme ridicule © Sébastien Gaxie

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  • Charles Arden

    Très pertinente vision du « purement humain » mais sans distanciation. Merci

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