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Nadège Rochat un peu en retrait(e) en la Cello Abbey

À emporter, CD, Musique symphonique

« Cello Abbey ». William Walton (1902-1983) : concerto pour violoncelle et orchestre C.85. Ina Boyle (1889-1967): élegie pour violoncelle et orchestre. Edward Elgar (1885-1934) : concerto pour violoncelle en mi mineur opus 85. Nadège Rochat, violoncelle. Staatskappelle Weimar, Paul Meyer, direction. 1 Sacd Hybride Ars produktion. Enregistré en mai 2016 en la Weimarhalle. Textes de présentation et interview de Nadège Rochat en allemand et anglais. Durée: 62’40 ».

 

cello abbeyLa jeune violoncelliste franco-suisse nous invite à un voyage introspectif dans l’univers concertant anglais et irlandais pour violoncelle. Un disque certes inégal mais plus qu’intéressant, témoignage de l’émergence d’un nouveau talent à suivre.

Avec un sens du clin d’œil très british, fait allusion par le titre de son album à la célèbre série télévisuelle « Downtown Abbey », même si les belles photos de la pochette semblent mêler plutôt la violoncelliste à la Nature, temple aux vivants et sylvestres piliers, pour reprendre une symbolique toute baudelairienne.

Le couplage des concerti pour violoncelle de Elgar et Walton semble désormais classique, depuis les enregistrements de Yo-Yo Ma (avec André Prévin, Sony) ou de Steven Isserlis (avec Paavo Järvi, Hyperion). Quarante années à peine, cruciales il est vrai, séparent les deux œuvres, et malgré leurs évidentes divergences esthétiques, une certaine proximité des procédés discursifs les unit : opposition par longs épisodes du soliste à l’orchestre plutôt que réel dialogue d’égal à égal, incises ou cadences multiples et introspectives du soliste, procédés cycliques au terme du final de chaque œuvre. Mais la poétique de chaque concerto est bien différente. Celui d’Elgar (1919-20), sa dernière oeuvre d’importance achevée, constitue une sorte de chant du cygne face à un Royaume-Uni qu’après le carnage de la Grande Guerre, l’auteur ne reconnaît plus dans sa modernité. Celui de Walton (1956, révisé en 1975), répondant à une commande de est le dernier composé par le maître, et évoque sans aller jusqu’aux délices de l’île d’Ischia où il séjournait fréquemment, un doux et solaire farniente ou une ponctuelle et plus convulsive extraversion orchestrale toute latine. Entre ces deux œuvres de taille, la brève élégie, œuvre de jeunesse de la compositrice irlandaise Ina Boyle et page la plus ancienne ici programmée (1913), gravée en première mondiale, jette un court pont musical et s’avère, il faut l’avouer, d’un moindre intérêt.

Pour son second disque concertant, Nadège Rochat se heurte à une rude concurrence. Il est par exemple impossible de ne pas rapprocher son interprétation du concerto de de celle de son maître Robert Cohen dont elle a suivi les cours en perfectionnement à la Royal Academy of Music de Londres : une superbe version gravée voici plus de vingt ans à Bournemouth sous l’excellente direction de Andrew Litton (Decca). Les points de rencontre sont nombreux, même si la soliste joue la carte d’une juvénile originalité et spontanéité. Peut-être parfois regrette-t-on une relative timidité précautionneuse dans le moderato initial, surtout quand on songe à l’éloquence des créateurs de l’œuvre, en compagnie de Charles Munch. Mais la violoncelliste fait preuve d’une belle verdeur incisive dans l’allegro appassionato central (sorte de scherzo acéré) et de même, au fil des épisodes solitaires, longues cadences « improvisées » (plus que réelles variations) ponctuant le final redoutable, trouve-t-elle le ton juste et maintient-elle un intérêt constant par une relative et salutaire âpreté enfin affirmée. Elle est excellemment secondée par  très impliqué à la tête d’une plus qu’honnête Staatskapelle de Weimar.

Les choses se gâtent quelque peu  dans le concerto d’Elgar. Certes, voici plus d’un demi-siècle que chaque nouvelle version se trouve confrontée à la mythique vision de Jacqueline du Pré en compagnie d’un transcendant Sir John Barbirolli (Warner) mais précisément,  de nombreux « jeunes » violoncelliste nous ont laissé récemment,  avec des bonheurs divers il est vrai, des approches renouvelées de cette œuvre assez polymorphe malgré son caractère nostalgique et  dépressif. On peut sans doute ici regretter une réelle et constante fragilité de son, avec cet aigu un peu prosaïque du violoncelle signé Francis Kuttner  (2004). La soliste semble ici bien plus inhibée comme en témoignent ce manque d’ampleur tragique dans le premier temps, cette précautionneuse articulation de l’allegro molto si aérien et labsence d’implication voire d’expressionnisme pathétique dans les nombreux épisodes contrastés du final. Bref, cette lecture un peu littérale ne tient pas toutes les promesses que pouvait laisser espérer l’exorde liminaire. La direction de parfois un peu lourde et prosaïque semble aussi plomber quelque peu la soliste dans ses élans. Nous restons fidèle en ce qui concerne les gravures récentes au disque, racé et élégant – certes contesté par certains beaux esprits – de Jean Guihen Queyras, admirablement relayé et mis en valeur par le regretté Jiří Bĕlohlávek (Harmonia Mundi). Mais à n’en pas douter, la jeune et prometteuse Nadège Rochat reviendra tôt ou tard à cette œuvre qui audiblement lui tient à cœur : à son jeune âge tous les espoirs sont permis et un tel disque certes inégal mais attachant augure d’une plus que probable belle carrière!

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