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Wonderful Town à Toulon : les Demoiselles de New York

La Scène, Opéra, Opéras

Toulon. 30-I-2018. Leonard Bernstein (1918-1990) : Wonderful Town, comédie musicale en deux actes sur un livret de Joseph Fields et Jerome Chodorov et des lyrics de Betty Comden et Adolphe Green, d’après la pièce de Joseph Fields et Jerome Chodorov et des nouvelles de Ruth McKenney. Mise en scène : Olivier Bénézech, avec la collaboration d’Alyssa Landry. Décor : Luc Londiveau. Costumes : Frédéric Olivier ; Lumières : Marc-Antoine Vellutini. Chorégraphie : Johan Nus. Avec : Jasmine Roy, Ruth Sherwood ; Rafaëlle Cohen, Eileen Sherwood ; Dalia Constantin, Helen ; Lauren Van Kempen, Violet ; Alyssa Landry, Mrs Wade ; Maxime de Toledo, Robert Baker ; Franck Lopez, Lonigan ; Jacques Verzier, Appopolous/Premier éditeur ; Scott Emerson/Speedy Valenti/Guide/Deuxième éditeur/Shore Patrolman ; Sinan Bertrand, Franck Lippencott/Fletcher ; Julien Salvia, Chick Clark ; Jean-Yves Lange, un Client/un Policier ; Daniel Siccardi, Antoine Abello, Jean Delobel, Patrick Sabatier, quatre Policiers ; Grégory Garell, un Homme. Chœur (chef de chœur : Christophe Bernollin) et Orchestre de l’Opéra de Toulon, direction : Larry Blank

25012018-_MG_1522Réussite absolue que la création française de cette comédie musicale de par l’Opéra de Toulon. Un couronnement en DVD serait totalement mérité.

Bien que Wonderful Town ait vu le jour en 1953, c’est un peu la suite des Demoiselles de Rochefort, sorties sur les écrans en 1967. À la fin du chef-d’œuvre de Jacques Demy, les sœurs Garnier quittaient Rochefort pour monter « vivre de leur art » à Paris. Au début de la partition de Bernstein (qu’on érigerait volontiers ici en alter ego américain de si Wonderful Town ne l’avait contraint à recourir aux services d’un orchestrateur, Don Walker), les sœurs Sherwood, animées des mêmes intentions, ont quitté leur Ohio natal pour New York. Delphine et Solange étaient l’une danseuse, l’autre compositrice. Eileen et Ruth sont respectivement chanteuse et écrivaine. La comparaison s’arrête là, car si les sœurs de Demy étaient jumelles en séduction, tout oppose les sœurs de Bernstein sur ce plan : la blonde Eileen fait fondre toute la gent masculine de passage (gardiens de prison compris !) tandis que la beauté de la brune Ruth, plus intérieure, s’avère finalement la plus payante.

Un peu comme le Manhattan de Woody Allen, auquel le spectacle rend hommage lors d’une très belle scène avec banc sous la brume matinale du Pont de Brooklyn, l’œuvre, créée quatre ans avant West side story (annoncé ici en plus d’un endroit), est une ode à New York, à la diversité, à l’énergie et à la beauté des hommes et des femmes qui peuplent la Grosse Pomme au fil des décennies. Donnant voix à tous, la partition, d’une communicative générosité, humaine autant que mélodique, est un rutilant condensé rythmique de toutes les tendances fifties, au sein duquel surgissent quelques bouffées de mélancolie typiques du style du compositeur (Ohio, A quiet girl).

, déjà très à l’aise avec Sondheim sur les mêmes planches, franchit un stade esthétique avec Bernstein. Extrêmement bien entouré (, indiscutable Miss Lowett dans Sweeney Todd, ayant même collaboré à la mise en scène), il déroule le cordeau d’un spectacle vraiment enthousiasmant. Visuellement, c’est une splendeur. Les vidéos de Gilles Papain, très documentées, apportent séduction et profondeur à l’intelligence d’un cadre de scène de brique rouge à l’intérieur duquel glisse un module, style chambre de poupées, destiné aux intérieurs. Le tout est sublimement éclairé par la grande poésie des lumières bleutées de Marc-Antoine Vellutini. Douze danseurs à la technique magnétique s’emparent de la chorégraphie de Johan Nus, artiste dont l’inspiration ne faiblit jamais. Les costumes inventifs de Frédéric Olivier habillent de mille couleurs une direction d’acteurs qui passe miraculeusement de la parole au chant. Dans la scène hilarante de la Conversation piece, surgissent les fantômes adulés des amants du second acte de Così fan tutte et de certain quatuor absurde de La Cantatrice chauve. Ce Wonderful Town est une fête dont l’apparente insouciance ne néglige pas de piquants rappels : ici une pancarte glissant un très contemporain : « It’s not my president », là une vidéo enfonçant, pour les aveugles, le clou d’un Trump casquetté d’un « Make America great again ». Pour toute l’équipe réunie autour de Bénézech, la grandeur de l’Amérique se joue à l’évidence davantage dans ce communicatif brassage des cultures, des rythmes, des désirs. Car le spectacle toulonnais est aussi sexy que la partition, éloignée autant que faire se peut de toute frilosité, la Conga débridée façon Jean-Paul Gaultier de « marins » en rut autour de Ruth en fin d’acte I n’étant qu’un exemple d’un rappel hédoniste pour tous.

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Les lauriers pleuvent également sur les fronts de toute l’équipe musicale. De l’orchestre très cuivré, très percussionné, très brillant, aux mains du spécialiste ès musicals , jusqu’au moindre chanteur, chacun s’investit sans compter pour délivrer une prestation que l’on ira jusqu’à préférer à la version Rattle de 1999 chez EMI (il n’est besoin pour cela que de comparer, par exemple, la parodie de chanson irlandaise du second acte, seulement bien chantée sur le disque). On a envie de citer tous les merveilleux artistes qui s’offrent là. Et d’abord les deux sœurs à tout faire. , émouvant clown blanc, maîtrisant un instrument impressionnant jusque dans des graves de saxo, engage un dialogue des plus féconds avec l’Eileen délicieusement évaporée (ne faisant qu’une bouchée des vocalises conclusives pré-Candide de la Conversation piece) de .

On loue le classieux prince charmant moderne qu’est le Baker de , le Wreck énergique de , le Lonigan manipulateur de , le Chick Clark interlope de , la savoureuse Mrs Wade d’, l’Helen et la Violet délicieuses de et , ainsi qu’une poignée de comprimarii, qu’on sent déjà impatients d’en découdre avec des rôles plus importants. Le chœur, jamais en flagrant délit de gaucherie dans l’intégration chorégraphique, est aussi déchaîné que les solistes, aussi déchaîné qu’une salle dont les longues ovations font un triomphe mérité à un Wonderful Town qui est aussi un Wonderful Show !

Crédits photographiques : © Frédéric Stephan

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