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Le Quatuor Tana à la pointe de la modernité

Antoine Maisonhaute_c-Isabelle FrançaixUne date tout d’abord, 2011, année où les membres du , décident de se consacrer professionnellement et exclusivement au quatuor à cordes. Des rencontres ensuite, celles de compositeurs comme , , , … avec lesquels le Quatuor a tissé des liens durables et poursuit un fidèle compagnonnage. Si les œuvres du répertoire, de Haydn à Bartók, participent du travail au quotidien, la collaboration avec les compositeurs vivants demeure, pour ces quatre musiciens dans l’élan, un privilège dont ils ne sauraient se priver. Invités à Lille dans la salle du Nouveau Siècle pour un concert Flash à 12h30, les Tana joueront le quatuor n°3 Arachné d’ (compositeur en résidence à l’Orchestre de Lille) auquel ils ont associé le quatuor n°1 de , Métamorphoses Nocturnes. Répondant à nos questions, Antoine Maisonhaute, premier violon du quatuor, revient sur les modalités du concert et l’aventure très singulière d’Arachné menée en binôme avec le compositeur.

«  Pour le concert Flash à Lille, le public est avec nous, sur la scène. »

ResMusica : C’est la deuxième fois que vous participez aux concerts Flash organisés par l’. Quel en est le concept ?

Antoine Maisonhaute : Ce sont des concerts de quarante-cinq minutes environ, affichant une pièce contemporaine au côté d’une œuvre du répertoire. En 2016, lors de la résidence de , nous y avons joué son Quatuor n°3 et celui de Debussy. Le public est avec nous, sur la scène ; une stratégie idéale à mon sens, dans la mesure où la salle du Nouveau Siècle est beaucoup trop vaste pour un concert en quatuor.

RM : Vous reprenez le quatuor n°3 d’Hèctor Parra, Arachné, que vous avez créé en 2015 à l’Auditorium du Louvre. Quel était l’enjeu de la commande passée au compositeur ?

AM : Monique Devaux, du Louvre, a demandé à Hèctor Parra, qui est d’origine ibérique, d’écrire une œuvre en lien avec une toile de Vélasquez, Les fileuses, qui avait été prêtée par le Musée du Prado dans le cadre d’une exposition au Grand Palais. Le projet a d’emblée séduit l’artiste qui est non seulement compositeur et pianiste, mais aussi peintre à ses heures. Il s’est agi pour lui de traduire en musique ce que nous raconte Vélasquez dans son tableau, et la manière dont il le fait sur le plan technique et formel.

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RM : Le tableau était présenté au public lors du concert. Quel en est exactement le sujet ?

AM : Il reprend la fable d’Ovide sur la métamorphose d’Arachné. La jeune fille qui excelle dans l’art du tissage est transformée en araignée par la déesse Athéna, jalouse du talent de sa rivale. Dans un premier plan très vivant, Vélasquez peint les fileuses dans la spontanéité et l’énergie de leur geste. Le second plan, plus statique et idéalisé, représente la scène mythologique où Athéna transforme Arachné en araignée.

RM : Quel est le rapport qui s’établit entre le tableau et la musique ?

AM : Hèctor Parra a construit la dramaturgie du quatuor en lien avec celle du tableau. En d’autres termes, nous commençons à jouer de manière traditionnelle sur nos instruments, puis, progressivement, les instruments, et ceux qui les jouent, se transforment… en fileuses d’abord, puis en araignée. À la faveur d’un fil de soie que nous tendons avec la main gauche qui nous sert de gros chevalet afin de pouvoir jouer sur cette cinquième « corde » de soie. Nous avons été associés à la recherche du fil de soie, des centaines de fils dont nous avons testé les qualités de résistance, de vibration, de ductilité… La partition s’est écrite par bribes, au fil des recherches sur un matériau qui nous était encore inconnu.

RM : Le jeu sur le fil de soie laisse-t-il quelque liberté à l’interprète ?

AM : Il y a eu une première phase d’expérimentation avec le compositeur mais au final, tout y est écrit. Si les hauteurs ne sont pas précisément fixées, les registres sont distincts et les modes de jeu très diversifiés, entre frottement, sifflement, échelles de dynamique, etc. La forme en un seul mouvement n’accorde aucun répit aux interprètes, Parra désirant traduire, dans l’énergie du geste, cette « agitation du vide » qu’il a perçue dans la technique picturale de Velasquez.

RM : Il est donc important de voir le quatuor en même temps que de l’entendre ?

AM : Oui, dans la mesure où ce fil de soie est la chose qui relie l’œuvre musicale au tableau. Il y a d’ailleurs un projet de court-métrage qui se profile autour d’Arachné. Mais le fil de soie n’est pas une trouvaille gratuite. Il est intrinsèquement lié au geste compositionnel et à l’écriture du timbre qui s’émancipe dans ce quatuor, avec des couleurs et une qualité de saturation sonore véritablement inouïes.

RM : Avez-vous pu rejouer la pièce depuis sa création ? 

AM : Oui, nous l’avons même beaucoup tournée, une quinzaine de fois avec un franc succès car la pièce fonctionne très bien : en Catalogne, au pays d’Hèctor Parra, à Gérone et au Palau de la Musica de Barcelone. Puis en Colombie, en Belgique, au Pays de Galles… Mais l’exécution reste toujours pour nous un challenge et nous avons constaté qu’aucun autre quatuor ne s’y est encore frotté.

quatuor tana_nicolas_drapsRM : On perçoit désormais beaucoup mieux les raisons de votre choix du quatuor n°1 de Ligeti que vous allez jouer juste après.  

AM : Son titre, Métamorphoses nocturnes, en est une, bien évidemment. L’idée de transformation est à l’œuvre dans ces dix-sept variations sur le motif originel du premier violon. Et, très curieusement, Hèctor Parra invoque la musique de Ligeti dans les premières pages d’Arachné. Métamorphoses nocturnes est également une œuvre phare de notre répertoire, qui prend à nos yeux une valeur historique quant au contexte politique dans lequel elle a été écrite – la Hongrie des années cinquante sous le contrôle de la dictature communiste. Nous avons travaillé ce quatuor avec les LaSalle qui l’ont créé au côté de Ligeti. Le manuscrit que possède Walter Levin, le premier violon, mentionne toutes les corrections du compositeur qui ne figurent malheureusement pas dans l’édition du quatuor. Une situation singulière qui pose la question épineuse du rapport au texte pour les interprètes que nous sommes.

RM : Votre engagement dans le champ des technologies de pointe (les tablettes numériques sur les pupitres) et d’une lutherie évolutive (l’archet guero, les TanaInstruments) participe de votre volonté de vous situer à la pointe de la modernité. Vos choix en matière d’esthétique sont des plus radicaux : Parra mais aussi Robin, Cendo, Bedrossian, les compositeurs du courant de la saturation qui en effraient certains. Comment se fait le contact avec le public ?

AM : C’est notre préoccupation « de pointe » également. Je pense qu’il faut aller faire entendre la musique là où on ne l’attendrait pas. Nous revenons d’une semaine de concerts à Abbeville, dans la Baie de Somme, où nous avons joué la musique d’aujourd’hui dans des supermarchés et autres lieux improbables, à proximité d’un public qui n’en avait probablement jamais entendu. Il suffit bien souvent d’établir le contact, de donner quelques repères, pour susciter la curiosité et le désir des auditeurs d’en entendre davantage. À d’autres occasions, nous avons donné les quatuors de Yann Robin dans des classes d’écoliers, en essayant d’éveiller leur imagination à travers les gestes, les couleurs que suscite cette musique. Je tiens en général à prendre la parole avant ou pendant le concert, chose qui peut parfois déplaire à certains organisateurs. Nous essayons aussi de générer d’autres situations de concert, à travers notre projet Volts par exemple, incluant l’électronique, les instruments hybrides (TanaIstruments) et la création lumière dévolue aux talents multiples de Gilbert Nouno.

«  Il suffit bien souvent d’établir le contact, de donner quelques repères, pour susciter la curiosité et le désir des auditeurs d’en entendre davantage. »

 RM : Vous reste-t-il du temps et de l’attachement pour le grand répertoire ?

AM : Absolument. L’hyper-spécialisation me déplaît profondément. Jouer les quatuors de Beethoven comme ceux de Bartók, que nous préparons en vue de l’enregistrement, participe de notre engagement « moderne » d’interprètes. Mais il faut s’en donner le temps, pour rentrer dans chaque univers et en façonner le son. Ainsi, nos répétions au quotidien se font-elles en deux temps, l’un consacré à la musique d’aujourd’hui, l’autre aux œuvres du répertoire.

RM : Quelques dates à retenir pour les prochains mois ?

AM : Nous partons en tournée aux USA que nous traverserons pour la première fois d’Est en Ouest : de Curtis à Berkeley en passant par d’autres prestigieux campus universitaires, là où se propage la musique d’aujourd’hui, à la faveur d’un réseau très actif au sein du paysage musical américain. L’aventure n’est pas sans nous réjouir !

Crédits photographiques : Portrait d’Antoine Maisonhaute © Isabelle Français; Les fileuses de Diego Vélasquez, image libre de droit ; le  © Nicolas Draps

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