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Chopin, miné par le mal d’un siècle : la tuberculose

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En tant que médecin et musicologue, Jean-Luc Caron propose aux lecteurs de ResMusica un dossier original sur les pathologies et la mort des plus grands musiciens. Pour accéder au dossier complet : Pathologies et mort de musiciens

 

chopin 1La tuberculose, maladie infectieuse interhumaine liée à Mycobacterium tuberculosis (le bacille de Koch), a causé de terribles ravages au sein de toutes les populations du globe, et ce particulièrement au cours du XIXe siècle.

De nos jours encore, on considère que cette pathologie en progression constante, touche quasiment un tiers de la population mondiale et tue trois millions d’individus par an sur l’ensemble des continents. Précisons cependant que seule une minorité développe une tuberculose-maladie. Si en 2018 les traitements s’avèrent relativement efficaces, il convient de rappeler qu’à l’époque pas si lointaine d’Edvard Grieg, , Carl-Maria von Weber, Niccolo Paganini, aucun traitement ne pouvait prétendre apporter la guérison.

Les nombreux témoignages concernant l’état de santé de (1810-1849) décrivent les principaux symptômes de la maladie déclarée ainsi que son évolution inexorable. Les récentes révélations résultant de l’examen de son cœur conservé dans du formol (ou du cognac) à Varsovie dans un des piliers de l’église de la Sainte-Croix, évoquent une inflammation de l’enveloppe entourant le cœur (on parle de péricardite) ce qui ne modifie en rien le diagnostic, même si cette localisation de la tuberculose est rare mais pas inconnue. Dans l’immense majorité des cas (90%) le bacille de Koch se développe aux dépens de l’appareil respiratoire, les poumons.

La toux et les éternuements favorisent la dissémination chez les malades bacillaires qui éjectent leurs particules infectantes vers leur entourage encore indemne. Ce phénomène contaminant n’intéresse qu’un faible pourcentage des tuberculoses pulmonaires. Les patients touchés présentent une fatigue intense, de la fièvre, un amaigrissement, un manque d’appétit, des hémoptysies, un essoufflement, des atteintes pleurales, des douleurs thoraciques…

Le prince du piano que fut Frédéric Chopin subit toutes les étapes de cette maladie chronique et incurable. Sans doute reflétait-il l’image d’un être frêle superposable à l’image idéale de l’artiste romantique mélancolique. Son génie de compositeur put néanmoins s’exprimer dans une œuvre exceptionnelle adulée de son vivant et toujours admirée en ce début de XXIe siècle. Il eut aussi l’énergie de réclamer la libération de sa Pologne natale tant aimée. Toutefois, Chopin fut malade tout au long de sa courte existence. Né le 22 février 1810 près de Varsovie, une primo-infection tuberculeuse le toucha à l’âge de 16 ans (1826). On lui découvrit des ganglions cervicaux dus à sa maladie et il commença à tousser de manière répétée. Il partit en cure avec sa sœur Émilie, elle aussi tuberculeuse, mais sans amélioration. Le cycle interminable des poussées fébriles, des crachats sanguinolents, des cures évolua inexorablement, accompagné de périodes de dépression et d’hypochondrie. Le malade connut alternativement des périodes d’améliorations passagères et de rechutes ainsi que les vécut presque à l’identique le Norvégien Edvard Grieg qui expira en 1905.

Chopin parvint toutefois longtemps à travailler, à vivre presque normalement, à aimer et à composer la musique géniale que l’on apprécie avec cette rare intensité. Plusieurs témoignages concordants décrivent également un personnage sensible voire sensuel, serein et introverti, aux manières délicates, plus à l’aise en petits groupes privés que dans les grands salles de concert. En 1847, il se sépara de George Sand qu’il connaissait depuis 1836 grâce à l’entremise de Franz Liszt. Elle le surnommait diversement mais de manière révélatrice : « mon petit souffreteux », « mon cher malade », « mon cher cadavre » ! Ils restèrent ensemble pendant presque une dizaine d’années pendant lesquelles il composa un grand nombre de ses chefs-d’œuvre.

Après avoir quitté définitivement Nohant, Chopin ne composa plus guère. Il donna un dernier concert salle Pleyel à Paris le 16 février 1848 en pleine période révolutionnaire. Le critique de La Presse écrivit : « Chopin, c’est l’élégance mélancolique, la grâce rêveuse, la sensibilité virginale, tout ce que l’âme a de délicat, de tendre et d’éthéré… » Le public l’ovationna. Il effectua un ultime voyage en Angleterre et en Écosse et arriva à Londres fin avril 1848 où l’accueil fut plus que chaleureux lors de plusieurs concerts triomphaux.

Les mois suivant son retour à Paris, déserté par une épidémie de choléra, le 24 novembre 1848, la situation devint difficile. Son état de santé empira sensiblement au point que le compositeur souffrait d’oppression, d’étouffement (dyspnée), de toux rebelles et opiniâtres, d’expectorations plus ou moins abondantes parfois accompagnées de sang rouge, d’une altération profonde de l’état général, d’une fatigue intense. On ne put que constater l’échec de diverses tentatives thérapeutiques dont les massages et l’homéopathie. Lucide, il confia : « Je ne peux pas être plus triste que je ne suis ; il y a longtemps que je n’ai ressenti une joie véritable ; en réalité, je ne ressens rien du tout, je végète seulement, en attendant patiemment ma fin. »

En juin 1849, le célèbre médecin français Jean Cruveilhier, qui avait soigné Talleyrand et Chateaubriand, ne put que constater que le patient se trouvait en phase terminale d’une phtisie dramatiquement avancée et confessa l’impuissance de la médecine. Exténué, cachectique, sa maladie pulmonaire s’était aggravée d’une insuffisance cardiaque profonde qui l’emporta finalement à l’âge de 39 ans dans la nuit du  17 octobre 1849 à Paris. Quelques instants avant son dernier souffle Cruveilhier s’enquit : « Souffrez-vous ? » Le mourant murmura son dernier mot : « Plus ! » Il demeurait alors depuis peu place Vendôme après avoir quitté la rue de Chaillot, proche du Bois de Boulogne.

Entouré de ses amis et de sa famille il avait émis un souhait : « Comme cette terre m’étouffera, je vous conjure de faire ouvrir mon corps pour que je ne sois pas enterré vif ». Ce qui fut réalisé. Les funérailles, en présence de nombreuses personnalités, furent célébrées le 30 octobre en l’église de la Madeleine. Sa Marche funèbre, orchestrée par Henri Reber, retentit, de même que le Requiem de Mozart, deux de ses Préludes interprétés aux grandes orgues, et enfin, la sortie du cercueil se fit sur des improvisations de motifs du défunt. Son cercueil fut déposé au cimetière du Père-Lachaise à Paris. La presse lui rendit un dernier hommage quasiment unanime.

L’hypothèse d’une mucoviscidose, une maladie héréditaire sévère, incurable et chronique touchant la sécrétion des glandes endocrines (pancréas, poumons), a été évoquée récemment, à juste titre sans doute, mais un faisceau d’arguments plaident plutôt en faveur de la tuberculose pulmonaire. Quoi qu’il en soit, nous rejoindrons in fine l’appréciation flatteuse de Claude Debussy : «  La musique de Chopin est une des plus belles que l’on ait jamais écrites. Par la nature de son génie, il échappe aux classifications ».

Image libre de droit : Portrait de Frédéric Chopin par Eugène Delacroix

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  • Gérard Denizeau

    À nouveau, un éclairage puissamment humanisant. Bien plus qu’un dieu, Chopin fut un homme avec ses désordres, ses angoisses, ses attentes, ses souffrances, ses joies… Il me vient à l’esprit qu’un ouvrage regroupant tous les articles de Jean-Luc relatifs aux pathologies des compositeurs ne pourrait que rencontrer le succès… et contribuer à une ouverture encore élargie de la musique dite savante…

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